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La représentation de la ville entre mémoire et imagination

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La représentation de la ville entre mémoire et imagination

«Eventually I find a new road I never knew existed- or is it an old street deprived of all its landmarks?»

«tes villes n’existent pas. Peut-être n’ont-elles jamais existé. En tout cas, elles n’existeront plus dans l’avenir.

Faisant appel au pouvoir et à l’art de la mémoire, la ville moderne trace sa trajectoire et dessine ses traces dans un passé qui se veut utopie, en réponse à un urbanisme froid et impersonnel. Dans un désir de « reconstruction de la ville », entre une réalité physique et un espace mental, le texte littéraire donne à voir une topographie personnelle de la ville , résidant dans les cartes et les aléas d’un labyrinthe intérieur. Les réseaux de l’imagination et de la mémoire s’enchevêtrent pour laisser paraître une figuration et une connaissance presque surnaturelle de l’espace urbain. Un espace à mi-chemin entre le réel et la fiction et qui défie les annales de la mémoire naturelle.
Dans notre étude, nous nous intéresserons à deux auteurs qui traitent le thème de l’errance et de la déambulation urbaine. A partir de la comparaison de Belfast Confetti de Ciaran Carson et Les villes invisibles d’Italo Calvino, nous étudierons le motif de la ville-labyrinthe; corollaire d’un pouvoir de remémoration et d’imagination, dans un va et vient continu entre archéologie urbaine et psyché humaine.

L’espace géographique évoqué par Carson et Calvino retrace les chemins du dedans et du dehors, du réel et de la fiction. L’invisible est rendu visible par les images textuelles de la mémoire ou de l’imagination. Car rendre probable l’improbable et faire voir l’invisible sont les deux buts communs de l’œuvre de Carson et de Calvino, rejoignant la tradition irlandaise de la reconstruction de la ville.
Dans Belfast Confetti, Carson célèbre la puissance de la mémoire et redonne naissance à sa ville natale dans un contexte politique et historique relatif à l’Irlande de Nord. Témoin de la destruction de Belfast, il se donne pour mission de la faire renaître de ses cendres à travers un travail de figuration visuelle et de reconstruction linguistique. Prisonnier dans les décombres du présent et les aléas de l’Histoire, il se laisse habiter par une Belfast, ville-labyrinthe, capable de défier les impasses des flâneries spatio-temporelles, de tracer les contours d’une carte à la fois géographique et psychologique qui regroupe ses souvenirs douloureux et heureux et qui apporte petit à petit des réponses à des questions disparues par le pouvoir destructeur et reconstructeur du temps : «The map is pieced together bit by bit. I am this map which they examine, checking it for error, hesitation, accuracy; a map which no longer refers to the present world, but to a history, these vanished streets; a map which is this moment, this interrogation, my replies.»/ « The city is a map of the city»
D’un autre côté, Calvino nous donne une vision de l’ailleurs à travers une représentation géographique, onirique et linguistique de la ville. À travers le dialogue imaginaire entre Kubai Khan et Marco Polo, la ville devient langage : « personne ne sait mieux que toi, sage Kublai, qu’il ne faut jamais confondre la ville avec le discours qui la décrit. Et pourtant entre la ville et le discours, il y a un rapport» ou comme l’écrit Barthes «[…]La ville est une écriture». Cette écriture fait voir l’invisible et suffit pour tenir debout les murs des rêves, des désirs d’une cité utopique, prête à substituer notre monde urbain moderne.
La ville peut être invisible car elle n’existe plus dans le présent ou parce qu’elle n’est composée que par le rêve ou le hasard : « ayant rêvé, ils partirent à la recherche de la ville, ils ne la trouvèrent pas mais ils se retrouvèrent ensemble; ils décidèrent de construire une ville comme dans leur rêve» ou encore par la mémoire : «[… ] begin small talk of the present, but are soon immersed in history, reconstructing a city on the other side of the world, detailling streets and shops and houses wich for thonneurpart only exist now in the memory.»
Ces rêves et souvenirs peuvent être collectifs et faire allusion à un fait de l’Histoire, comme le montrent les références au feu et à la violence dans Belfast Confetti : « Now I’ve climbed this far, it’s time to look back. But smoke obscures. The panorama from the Mountain Loney sping. The city and the mountain are on fire». Par sa mémoire, l’écrivain devient un passeur d’images et de sens dans les rues du temps et les routes de l’Histoire collective de Belfast : «and if time is a road, then you’re checked again and again. By a mobile checkpoint. One soldier holds a gun to your head. Another soldier asks you questions, and another checks the information on the head computer»/«though often you take one step forward, two steps back.For if time is a road»
La mémoire collective habite les rues de Zora dans Les Villes invisibles : « Zora a la propriété de rester dans la mémoire endroit après endroit»/ «cette ville qui ne s’efface pas de l’esprit est comme une charpente ou un réticule dans les cases duquel chacun peut disposer ce qu’il veut se rappeler : noms d’hommes illustres, vertus, nombres, classifications végétales et minérales, dates de batailles, constellations, parties du discours […]si bien que les hommes les plus savants du monde sont ceux qui savent Zora par coeur […] Zora languit, s’est défaite, a disparu»
À Sméraldine, on y retrouve le motif de l’eau, qui évoque des souvenirs individuels et personnels. L’écrivain devient un batelier d’émotions et de réminiscences : «à Sméraldine, ville aquatique, un réseau de canaux et un réseau de rues se superposent et se recoupent . De son coté, Carson évoque les souvenirs individuels de sa ville natale avec des sentiments partagés entre douleur et mélancolie : «trying to get back to that river, this river I am about to explore, I imagine or remember peering between the rusted iron bars that lined one side of the alleyway behind St Gall’s School at the bottom of Waterville Street, gazing down at the dark exhausted water, my cheeks pressed againt the cold iron».
La rivière est la source d’écoulement synesthésique ou chacun des cinq sens de l’auteur renvoie à un souvenir et chacun de ces souvenirs dessine les contours de la ville : «I chewed it over, this whiff I got just now, but trying to pin down. That aroma-yeast, salt, flour, water- is like writing on the waxed sleeve»/ «« Perfume breathed from somewhere, opening avenues of love, or something déjà vu».
Tous ces souvenirs qu’ils soient collectifs ou individuels résident dans les plus profonds recoins de notre psyché et ne sont rendus visibles que par le recours aux traces d’un passé assaisonné avec les instances du présent. Calvino fait de l’invisible la condition de tout caractère visible : «un paysage invisible est la condition du paysage visible»
La ville se fait signe sans signifiés. Le sens se dérobe et la ville se cache dans notre esprit pour resurgir à travers l’indicible du moment et le pari de l’improbable. Ce qui nous ramène à citer un exemple de haïku présent dans l’œuvre de Carson :
«plains and mountains, skies
All up to their eyes in snow:
Nothing to be seen»
Mais essayer de se remémorer ce passé insaisissable n’est-il pas une forme d’emprisonnement dans l’écriture du passé pour errer constamment comme les fantômes du présent? Derrière la cartographie des lieux ne se cache pas une identité cadavérique qui vit dans le déni des ravages du présent? Nous citons Calvino :
« sur le quai, le marin qui saisit la corde au vol et l’enroula à la bitte ressemblait à un homme qui avait été soldat avec moi, et qui était mort […] il arrive un moment dans la vie où entre tous ceux qu’on a connus, les morts sont plus nombreux que les vivants […] je me voyais assailli par des figures inattendues, revenant de loin, comme pour me reconnaître, comme si elles m’avaient reconnu. Peut-être que moi, pour chacun d’eux, je ressemblais à quelqu’un qui était mort.»
D’un autre côté, le passé fantomatique hante les spectres de l’identité urbaine dans les rues de Belfast. Mémoire ou oubli? Mort ou résurrection? Les flâneries de l’âme se perdent dans les ruelles de la ville-labyrinthe : «Or ghosts wich exist only in the memory» / they are ghosts, wavering between memory and oblivion/ «Did you give the orders for this man’s death? On the contrary, the accused replies, as if he’d ordred birth or resurrection»

L’identité urbaine se construit à mesure que s’articulent les fils de la mémoire et de l’oubli. La ville-labyrinthe alimente le labyrinthe de la psyché dans le sens où retrouver sa ville revient à reconstruire les morceaux cassés un peu partout de son identité urbaine sur les les routes du temps: « remembering is one of the main functions of the Falls road club»/ «ce qu’il cherchait était toujours quelque chose en avant de lui, et, même s’il s’agissait du passé c’était un passé qui se modifiait à mesure qu’il avançait dans son voyage, parce que le passé du voyageur change selon l’itinéraire parcouru […] quand il arrive dans une nouvelle ville, le voyageur retrouve une part de son passé dont il ne savait plus qu’il possédait»
L’écrivain est celui qui gravite autour des ruines, qui tantôt habite la ville et tantôt, est habité par cette dernière. L’obsession qu’il entretient pour les traces de la destruction permet à la ville d’être sauvée de l’oubli.

One Reply to “La représentation de la ville entre mémoire et imagination”

  1. Dans un style différent (purement urbanistique/architectural) je vous conseille la lecture de Delirious New-York – Rem Koolhas.
    NYC est sans doute un des meilleurs exemples où les représentations, les fantasmes et l’imaginaire, nourrissent en direct cette ville qui ne cesse de tomber pour mieux … se construire.

    Aimé par 1 personne

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