Le coin littéraire

La « Venise » de Sartre et de Proust

Scroll down to content

Dotée d’une existence à la fois matérielle et conceptuelle, Venise jaillit de l’eau et s’érige comme une invention urbaine et mythique. Le terme « invention » est à comprendre, comme le signale Elizabeth Crouzet-Pavan, dans son sens ontologique; c’est-à dire qu’il y a eu une existence et une « trouvaille progressive de la ville ». Au delà de l’entité socio-économique et socio-politique, Venise est une existence abstraite, le mythe d’un accomplissement spatial et artistique dressé au delà de la ligne des eaux. Pétrarque écrivait à son propos : « Je ne sais pas si l’univers en contient une semblable». Venise était et restera la reine des songes et la source d’émerveillement du monde entier. Sa structure incomparable et inégalable traduisait un monde laborieux, une lutte constante sur l’eau, au milieu de la boue et face aux hostilités du milieu. Il en résulte une invention progressive d’une cité durable, grâce à l’avancée de la terre et de la défense du bâti conte les différentes agressions de l’eau. Le triomphe de Venise sur l’eau honore ses hommes qui ont domestiqué les éléments naturels , en créant une sorte de chef-d’œuvre et de magie vénitienne, où des murailles d’eau sont montées pour faire paraître miraculeusement l’art de l’eau et de la pierre. « Art des pierres et des briques, art des gestes et des signes, art de la forme, art de la vie, la ville est aussi l’art d’un discours sur la perfection qui est sienne du fait de l’élection providentielle dont Dieu l’a gratifiée au milieu des lagunes saumâtres ». Venise s’érige, alors, comme un manifeste d’art et de splendeur qui s’est imposé par les hommes à la nature, créant un hors-temps par rapport au temps humain. Nombreux sont ceux qui ont parlé du « miracle vénitien » où les forces humaines répondent à une attente divine, dans une mise en scène urbaine, ayant pour décor monumental l’eau : « Venise naît dans l’eau, Venise naît de l’eau. Et cette ville, aujourd’hui comme hier, triomphe de l’eau ». L’élément aquatique fera l’objet de notre étude. L’eau de Venise semble agir comme un élément déclencheur d’une nouvelle expérience existentielle chez Sartre et Proust. Tous deux ont exprimé leur attachement profond à la ville de Venise, où l’être et l’être là suivent les acheminements ontologiques du réel et de son double, à travers les jeux de miroitement de l’eau. Dans la Reine Albemarle ou le dernier touriste et Venise de ma fenêtre, Sartre poursuit sa philosophie existentielle. Nous assisterons alors à une nouvelle perception de la Ville dans une spatialité divisée par l’élément liquide, qui libère le pour-soi de l’emprise massive de l’en soi, en l’entraînant dans les irrégularités et l’imaginaire des jeux de réflexivités. L’eau va assurer aussi son rôle de communication entre les différents moi du narrateur et la transformation de l’être dans Albertine disparue de Proust, où la ville de Venise reviendra, à l’instar d’une formule incantatoire pour annoncer le cycle du temps retrouvé.

Parce que Venise est une construction à la fois urbaine et artistique, elle peut être reliée à toute une littérature d’atmosphère où sa spatialité devient une quête ontologique qu’on chercherait à décortiquer tout au long de notre analyse. Certes Venise est un lieu, mais un lieu à la présence qui se dérobe, qui se transpose et qui se transforme dans le temps et l’espace. C’est dans les calli de Venise que Sartre nous livre l’évolution de sa philosophie dans différents espaces existentiels, apportant un statut ontologique à la Ville, une sorte de «Nausée de Venise», comme l’appelle Laurent Jenny. Dans La Force de l’âge, Simone de Beauvoir déclare que « La Reine Albemarle ou le dernier touriste devait être en quelque sorte la Nausée de son âge mûr ». Nous remonterons ainsi à La Nausée, où le personnage de Roquentin fait une description phénoménologique des différents lieux de la ville de Bouville : bar, café, bibliothèque. Il finit par déclarer : « j’ai peur des villes ». Il se retrouve confronté à la régularité, à la monotonie et à l’être de trop du lieu. Surgit ainsi la nausée qui est une manifestation contre la banalité contrariante d’une existence qui fait obstacle à la liberté. Les choix du personnage n’ont plus d’importance, car tout est organisé d’une manière chaotique et absurde. L’homme est condamné à souffrir dans un monde vain, qui s’associe aux choses pour devenir un être parmi les choses, enfermé dans l’inertie et la régularité des différents espaces existentiels visités. Il recherche ainsi un sens à son existence, dans une libération perpétuelle du pour-soi de l’en soi : « En aucun cas, ma conscience ne saurait être une chose, parce que sa façon d’être en soi est précisément un être pour soi. Exister, pour elle, c’est avoir la conscience de son existence. Elle apparaît comme une pure spontanéité, en face du monde des choses qui est pure inertie ». A Bouville, le personnage de Roquention est envahi par la présence lourde et accablante des choses et des lieux. Conscient de sa conscience d’être libre par nature, il vit une angoisse existentielle au milieu de ces objets qui l’écrasent par leur présence et conditionnent son destin telle une fatalité, telle une force vivante : « les objets, cela ne devrait pas toucher, puisque cela ne vit pas. On s’en sert, on les remet en place, on vit au milieu d’eux : ils sont utiles, rien de plus. Et moi, ils me touchent, c’est insupportable. J’ai peur d’entrer en contact avec eux tout comme s’ils étaient des bêtes vivantes ». Le personnage exprime alors sa peur et son dégoût face à cette impossibilité d’être dans ce lieu qui est une conscience d’être de trop. Il se déplace dans différents lieux fermés qui forment une masse de choses et de la temporalité : « Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. Il n’y a jamais de commencements. Les jours s’ajoutent aux jours sans rime ni raison, c’est une addition interminable et monotone ». Contrairement à Roquentin dans la ville de Bouville, Sartre n’a pas peur à Venise et y éprouve la sensation d’avoir vécu : « Venise est une des seules villes qui me donnent l’impression d’avoir vécu ». A l’inertie et à la régularité de Bouville, Sartre expérimente, à Venise, l’ébranlement de l’être : « Le sol de Venise est en pierre mais on imagine le sable et l’eau en dessous et on le sent trembler ». S’ajoutent de ce fait à ses perceptions, des images mentales, crées constamment par les jeux de miroitement de l’eau, faisant de Venise un mirage; car contrairement à Bouville, dans la Nausée, Venise n’est pas un lieu. Elle est une présence fantasmagorique, une image et un appel à l’ailleurs: « Seulement, voilà : à Venise, rien n’est simple. Parce que ce n’est pas une ville, non : c’est un archipel. Comment pourrait-on l’oublier. De votre îlot vous regardez d’en face avec envie : là-bas, il y a…quoi? Une solitude, une pureté, un silence qui n’est pas, vous en jureriez, de ce côté-ci. La vraie Venise, où que vous soyez, vous la trouverez toujours ailleurs ». Venise est ainsi une absence de lieu, mais aussi une absence de temps. L’être là, à Venise, n’existe pas. L’existence de Venise est mythique et atemporelle : « ni province ni cité des Doges. On n’arrive jamais à faire tenir toute une ville dans le passé ou dans le présent ». La cité de Venise est éternelle. Hier comme aujourd’hui, elle ne dépend pas uniquement de son environnement urbain mais également du mouvent perpétuel de l’eau et de sa dynamique. Le bassin lagunaire rythme le destin de la ville et « fabrique l’idéologie d’une perpétuation, d’une répétition comme à l’infini ». Le moi sartien prend en main son existence et ses choix dans ce monde qui dépasse les limites de l’actuel pour ouvrir les voies du possible. L’eau, à Bouville, est «froide, noire, pleine de bêtes», incarnant ainsi une inertie crasseuse et sinistre. L’évocation de l’élément liquide s’accompagne de références à des objets poisseux et humides , se collant ainsi à la conscience du je et entrant par effraction en contact avec le moi du personnage. Nous prendrons pour exemple le galet boueux que Roquentin tenait au bord de la mer et qui provoquait « une sorte de nausée dans les mains ». L’eau forme avec les objets une masse molle et fangeuse, en faisant entrer le moi boueux dans une existence brute et aliénante. L’être chercherait à se détacher , à retrouver par arrachement violent sa liberté. A Venise, l’eau n’a pas cette existence alourdissante et oppressante. Elle est mouvement, légèreté et glissement du pour soi qui se détache par rapport aux choses pour prendre différentes formes : « L’eau à Venise n’est pas de l’eau, c’est cent choses à la fois c’est une bête pustuleuse, une plante vénéneuse, une surface de vitre sur un noir immonde, c’est du pus, c’est le désordre pur enserré entre l’ordre, c’est le doux glissement du néant entre les falaises de l’Être. C’est l’esprit ». La conscience du touriste, à Venise, n’existe qu’à travers son mouvement vers et à travers l’eau : « Je suis de l’eau, j’ai sur ces palais le point de vue de l’eau». Le moi liquide glisse librement et dessine les contours de l’imaginaire synesthésique où les reflets s’associent et s’accordent, créant un spectacle dansant de lumière, d’air et de sons : « L’eau vibre. Des lumières s’y accolent et s’éloignent. On croirait que les vibrations de l’air frappé par les cloches se communiquent à l’eau. Les sons et les danses du reflet vont ensemble. Les cloches vont mieux à l’eau qu’à la terre et aux pierres. Ça sonne de dessous le canal». L’eau de Venise ouvre la voie de l’onirique et couronne la ville d’images rêvées qui associent les différents sens et marient les différentes matières. Avant d’acquérir le statut de ville, Venise est une invention humaine, un spectacle de la force imaginante monté contre les forces de la nature. Comme le déclare Gaston Bachelard : « On rêve avant de contempler. Avant d’être un spectacle conscient tout paysage est une expérience onirique. On ne regarde avec une passion esthétique que les paysages qu’on a d’abord vus en rêve […] L’unité d’un paysage s’offre comme l’accomplissement d’un rêve souvent rêvé ». Sartre fait à Venise une expérience ontologique, qui place la conscience au centre de la matière et de l’imaginaire. Cette expérience existentielle s’oppose à celle vécue par Roquentin à Bouville où la conscience s’associait aux choses. La matière liquide libère le pour-soi de l’emprise absurde et mécaniste de ces objets à l’existence brute. Le solide entrave l’imaginaire et enserre l’être, contrairement au liquide qui ouvre la voie à la déformation onirique et aux tours d’illusions joués par l’imagination : « Ces doux fantômes de l’eau sont liés d’habitude aux illusions factices d’une imagination amusée, d’une imagination qui veut s’amuser ». Le moi se perds dans les méandres des perceptions métamorphosées et des images mentales crées: « De telles images, même naturelles, ne nous enchaînent pas […] Comme elles sont fugitives, elles ne donnent qu’une impression fuyante ». Grâce à l’imagination, l’être à Venise se crée une nouvelle vie et un « esprit nouveau ». Nous assisterons alors aux jeux de réflexivité de l’eau et du ciel, où l’être se perd et s’invente perpétuellement dans ces reflets renversés et ces ombres mystérieuses. Les différentes matières s’unissent et se mélangent dans le regard contemplateur du touriste : « L’eau est trop sage ; on ne l’entend pas. Pris d’un soupçon, je me penche le ciel est tombé dedans. Elle ose à peine remuer […] c’est comme ça, ici, l’air, l’eau, le feu et la pierre ne cessent de se mélanger ou de s’intervertir, d’échanger leurs natures ou leurs lieux naturels, de jouer aux quatre coins ou au chat perché ; jeux vieillots et qui manquent d’innocence ; on assiste à l’entraînement d’un illusionniste ». L’être au milieu de l’eau de Venise s’invente et se laisse glisser dans une idéologie de la perpétuation, dans une réinvention constante de l’imaginaire, qui contrairement au solide et devant le poids du réel, apparaît comme un non-être aux contours fragiles et périssables. Il n’y a « rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel ». L’élément liquide ne nie pas la chose mais la déplace dans un ailleurs changeant et fuyant, créant un écart avec le réel. Le réel et son double se miroitent et s’interchangent dans un mouvement de déformation des perceptions, alimentant, à travers un procédé de création d’images mentales, les forces puissantes et créatrices de notre imagination. Le touriste à Venise est un homme qui s’offre des vacances par rapport au poids lassant de la réalité et qui active sa force imaginante. Il porte sur Venise le regard de l’illusionné, de l’aveuglé qui choisit de ne pas voir afin de concevoir librement son champ de visions et de représentations mentales : «l’illusionné, dit-on parfois, ne voit pas : il est aveugle, aveuglé. La réalité a beau s’offrir à sa perception : il ne réussit pas à la percevoir, ou la perçoit déformée, tout attentif qu’il est aux seuls fantasmes de son imagination et de son désir ». L’être est sans cesse métamorphosé, jouissant d’une liberté de choix insatiable dans cette Venise aux multiples reflets et mirages. Plongé dans les déformations aquatiques du réel, l’être là à Venise n’existe pas. Venise est une invention chimérique individuelle, « le permanent reflet d’une subjectivité », qui se répand du regard illusionné du touriste, se posant comme un mythe collectif sur la ligne des eaux. Elle est, comme le souligne Jean d’Ormesson dans sa préface, « la reine des mers et des songes ». Contrairement au personnage de Roquentin qui vit l’emprise tyrannique et absurde du destin à Bouville, Sartre à Venise est maître de son destin, il le façonne au quotidien et au fur et à mesure qu’il avance dans ces rues liquides : « L’eau est aussi un type de destin, non plus seulement le vain destin des images fuyantes, le vain destin d’un rêve qui ne s’achève pas, mais un destin essentiel qui métamorphose sans cesse la substance de l’être ». Les perceptions de cet être métamorphosé entrent dans une dialectique de la vie et de la mort, où les images mentales se suivent et se succèdent dans un rythme vertigineux qui suit le mouvement de l’eau : « L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écroule […]; la mort quotidienne est la mort de l’eau ». L’être et le non-être se rejoignent à Venise dans une existence aux lignes changeantes et discontinues. L’être à Venise n’est qu’une image impermanente qui suit la phase alternée de la vie et de la mort de l’eau: « cette ville semble naître d’un songe […] à Venise au milieu d’un mirage, je me sens mirage moi-même ». Sartre n’a-t-il pas exprimé, à travers la métaphore du homard, la présence menaçante de la mort? « je m’y suis promené toute une nuit, poursuivi par un homard considérable qui tricotait des pattes derrière moi ». L’homme a Venise expérimente l’effondrement de tout son être, telle une substance en permanente recomposition : «L’humain passe du côté de la mort et la vie s’échevelle avec l’eau en désordre. Très légère angoisse ». L’impermanence du liquide tourmente l’être qui finit par réclamer la présence constante et inaltérable du solide : « J’ai besoin de lourdes présences massives, je me sens vide en face de ces fins plumages peints sur vitre. Je sors ». Cependant, ce qui angoisse réellement l’être à Venise, ce n’est pas le manque de réalité ou le vide mais l’excès de bonheur et de sérénité dans cette ville «inoffensive» : « Dans le fond, c’est mon laisser-aller qui m’inquiète : mon unique motif de défiance, c’est que je n’ai aucune raison de me défier. Je le voudrais et je ne peux pas : je suis investi par la douceur vénéneuse et rassurante de tout […]« ça n ‘est pas naturel d’être si heureux. Il y a un piège. Quelque chose qui ne tourne pas rond. Je cherchais le piège et, bien entendu, je le trouvais. Aujourd’hui ces infiltrations de bonheur me donnent envie de chercher le piège : on endort ma méfiance, on me gave. Pourquoi? Je trouverai bien dans Venise même un bon petit motif d’angoisse. Mais non: cette ville est tout à fait inoffensive». Venise incarne ainsi pour Sartre la définition et les valeurs de la Ville mythique et utopique : « Venise est partout Venise, je ne connais pas de ville qui reste plus obstinément pareille à elle-même, je n’en connais pas où les quartiers pauvres ressemblent davantage aux quartiers aisé ». L’eau apparaît alors, comme le constate Elisabeth Crouzet-Pavan, comme une force harmonieuse et unificatrice : « la concorde et l’harmonie règnent dans une société où la coexistence avec l’eau établit la première des égalités […] la pauvreté y vit sur un pied d’égalité avec les riches; une seule nourriture les réconforte tous, un même type d’habitation les enferme : ils ignorent la jalousie en ce qui concerne leurs pénates, et passant une vie ainsi mesurée, ils évitent le vice auquel on sait qu’est exposé le monde ». Finalement, nous pouvons qualifier Venise de Ville-devenir car en tant qu’existence, elle n’est jamais. Construite sur du vide, elle est toujours en changement perpétuel. La Ville-légende est un miracle de pierres et de rêves bâti au dessus des eaux. La non-existence de Venise permet à l’homme d’échapper au monde chaotique et massif de l’en-soi et d’assumer son essence d’être libre qui signe un pacte harmonieux avec le néant et pour la liberté. A travers cette «pensée d’eau», l’homme se libère en étant un non-être, une non-existence ayant pour seuls repères, la force imaginante et créatrice de l’eau.

Tout comme le personnage de Roquentin, qui s’est réfugié dans l’art pour échapper à la nausée, Sartre se crée une existence artistique dans ce chef-d’œuvre d’eaux et de pierres. Venise ponctue, d’un autre côté, le cycle romanesque de La Recherche de Proust. La ville revient comme une formule incantatoire qui marque, à chaque fois, l’évolution existentielle du moi-narrateur. Nous étudierons en premier lieu le diptyque Albertine-Venise dans Albertine disparue. Venise est décrite comme la vénus désirée et née de l’eau; car dans l’imaginaire collectif de tout temps, la ville est identifiée à la reine des mers, à « la nouvelle Vénus, née comme l’autre, nue et belle au milieu des flots ». Nous repérons dans l’écriture proustienne des jeux d’assimilation et de confusion entre le personnage d’Albertine et Venise : « Une fois épousée, son indépendance, elle n’y tiendra pas; nous resterons tous les deux ici, si heureux. Sans doute c’était renoncer à Venise. Mais que les villes les plus désirées comme Venise[…] deviennent pâles, indifférentes, mortes, quand nous sommes liés à un autre cœur par un lien si douloureux qu’il nous empêche de nous éloigner ». Ou encore : « Mademoiselle Albertine est partie […] Que le désir de Venise était loin de moi maintenant! » Nous notons un parallélisme entre Albertine et la ville de Venise. Le narrateur est tiraillé entre l’amour d’Albertine et l’amour de Venise. L’idée d’épouser sa compagne est mise sur le même plan que l’idée de renoncer à Venise. Venise apparaît ainsi comme la rivale d’Albertine et cette personnification nous fait penser aux cérémonies de bénédiction où se fête le mariage mystique du Doge et de l’Adriatique, selon la phrase rituelle : « nous t’épousons, ô mer, en signe de véritable et perpétuelle domination ». Le rapport à l’eau est ainsi immuable dans les représentations du mythe de Venise et comme le souligne Elisabeth Crouzet-Pavan : « la cité va sur l’eau pour confirmer et symboliser sa propre puissance, pour mieux la prolonger dans une alliance, indissoluble comme le mariage chrétien, qui dit et authentifie sa vocation unique ». Quand Albertine quitte le narrateur, la ville se dérobe simultanément mais temporairement de l’imaginaire du narrateur : « maintenant qu’Albertine n’était plus, j’aimais mieux n’y pas aller ». Cette séparation marquera la première évolution existentielle du moi-social du narrateur qui vit les affres de la rupture amoureuse : «Combien rester sans la voir m’était impossible ! » Cette exclamation est nuancée par le désir antithétique de rester seul et de retrouver sa liberté : «J’espérai qu’elle refuserait de revenir. J’étais en train de calculer que ma liberté, tout l’avenir de ma vie étaient suspendus à son refus ». Le moi-narrateur est ainsi tiraillé entre deux forces contraires : la vivacité de son amour pour Albertine et le voyage à Venise, qui représente dans son imaginaire les autres formes de la vie : « Puis la concurrence des autres formes de la vie rejeta dans l’ombre cette nouvelle douleur, et pendant ces jours-là, qui furent les premiers du printemps, j’eus même […] à imaginer Venise ». Le processus du deuil se fait dès lors entre présence et absence, entre amour et oubli. Le personnage-narrateur aura tendance à rejeter l’absence de la douleur et le calme, qui surgissent durant la phase de l’apprentissage de la séparation, car ils représentent le premier signe de l’oubli : «Et mon amour qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l’a enfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui le dévorera ». Nous retrouvons à travers la comparaison du lion, qui est aussi le symbole de la puissance de Venise, les jeux d’assimilation entre son amour et la cité du Lion d’or. Seul, le narrateur-personnage finit par matérialiser son désir, tant exprimé, de Venise et c’est à travers les eaux de la ville qu’il retrouvera la présence chimérique et fantasmagorique d’Albertine. Cette dernière apparaît dans le roman comme l’allégorie de Venise. La cité des doges devient alors le double chimérique d’Albertine : «Seulement, au fond, je m’en apercevais maintenant, je ne l’aurais pas quittée, je ne serais pas allé à Venise. Même au fond de moi-même, tout en me disant : « Je la quitterai bientôt, je savais que je ne la quitterais plus ». Le moi-narrateur se détache de la présence matérielle d’Albertine et épouse son alter-égo dans l’Adriatique, qui jouera le rôle de la mer-épouse : « Parfois, au crépuscule, en rentrant à l’hôtel je sentais que l’Albertine d’autrefois, invisible à moi-même, était pourtant enfermée au fond de moi comme aux plombs d’une Venise intérieure, dont parfois un incident faisait glisser le couvercle durci jusqu’à me donner une ouverture sur ce passé ». La dualité passé-présent est une composante de la dualité de l’être qui se mue selon les forces antagonistes de la vie et de la mort, et qui se noie dans les méandres du grand canal qui divise la Sérénissime : « La mer se prêtait si bien à faire la fonction de voie de communication ». Le réel et l’imaginaire se communiquent et s’interchangent de telle sorte que le moi se dissout, se prête aux différents mouvement de l’eau, et s’ouvrent aux différents déplacements et mutations. La présence physique d’Albertine assurait au contraire la stabilité de l’être, car en possédant l’autre, c’est l’autre qui possède son être et l’enferme dans un caractère stable et inchangeable. Faire le deuil d’Albertine reviendrai à faire le deuil de son propre moi qui résiste aux changements. Le narrateur essayera en vain de faire renaître Albertine et par la même son moi d’autre fois. Il la ressuscite à travers une lettre reçue à Venise : « Mon ami, vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand revenez-vous? Tendrement, Albertine ». Le narrateur nous décrit sa réaction comme inattendue et révélatrice d’un changement aussi inespéré que déconcertant : « Maintenant qu’Albertine dans ma pensée ne vivait plus pour moi, la nouvelle qu’elle était vivante ne me causa pas la joie que j’aurais cru. Albertine n’avait été pour moi qu’un faisceau de pensées, elle avait survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en moi; en revanche, maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne ressuscitait nullement pour moi avec son corps. Et en m’apercevant que je n’avais pas de joie qu’elle fût vivante, que je ne l’aimais plus, j’aurais dû être plus bouleversé que quelqu’un qui, se regardant dans une glace après des mois de voyage ou de maladie, s’aperçoit qu’il a des cheveux blancs et une figure nouvelle d’homme mûr ou de vieillard. Cela bouleverse parce que cela veut dire : l’homme que j’étais, le jeune homme blond n’existe plus, je suis un autre. Or l’impression que j’éprouvais ne prouvait-elle pas un changement aussi profond, une mort aussi totale du moi ancien et la substitution aussi complète d’un moi nouveau à ce moi ancien » Le narrateur se trouve face à la deuxième mort matérielle d’Albertine, qui est subordonnée à la mort de son propre moi. L’incapacité de ressusciter Albertine marque la fin de la phase du deuil et le début d’un nouveau cycle dans le roman proustien : « J’aurais été incapable de ressusciter Albertine parce que je l’étais de me ressusciter moi-même, de ressusciter mon moi d’alors ». En effet, la présence d’Albertine appartient au cycle du temps perdu et se rattache au « moi d’alors », alors que l’eau de Venise représente l’élément transitoire, l’acheminement du cycle du temps perdu vers la phase illuminée du temps retrouvé : « Ma gondole suivait les petits canaux; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin creusé en plein cœur d’un quartier qu’ils divisaient en écartant à peine d’un mince sillon arbitrairement tracé les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques; et, comme si le guide magique avait tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route ». L’itinéraire éclairé du voyageur dans les rues de Venise, qui « étai[ent] toute en une eau de saphir », est celui d’un voyage initiatique dans un chef-d’œuvre de pierres dressées, divinement, dans un hors temps, contre les forces de l’eau et de la nature. Le narrateur vit à travers ce voyage la traversée du moi-social vers le moi-créateur. Il se sépare d’Albertine puis de sa mère et de toutes ses relations mondaines. Il fait le deuil de ses différents moi anciens et se lance vers la voie de l’art et de l’écriture. Une vocation qu’il retrouvera après dans la phase du cycle retrouvé de la Recherche. Maintenant que l’eau aurait joué son rôle transitoire dans la création du nouveau moi, elle n’est plus qu’ « une combinaison d’hydrogène et d’oxygène ». Seul à Venise, le personnage narrateur assiste avec une certaine tristesse et nostalgie à l’enterrement du passé et à la création note par note de son moi-créateur en écoutant le chant de « sole mio ». « j’assistais à la lente réalisation de mon malheur, construit artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges le Majeur, si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans ma mémoire, avec le frisson de mon émotion et la voix de bronze du chanteur, un alliage équivoque, immuable et poignant ».

Le mythe de Venise a transporté Sartre et Proust vers un imaginaire artistique, nourrissant une expérience à la fois littéraire et ontologique. La cité dressée, telle une divinité sur les eaux saumâtres, a hanté les esprits par ses allures mensongères aux milles reflets chimériques. Les chemins tracés dans ses différentes ruelles sont un condensé d’imagination et de réalisations subjectives qui conduit à la construction du rêve collectif. L’être là à Venise est une non-existence. À l’instar du jeu de miroirs, l’image du moi à Venise et la perception de Venise par le moi se réfléchissent mutuellement. La « Venise », décrite par Sartre, se présente comme une image fidèle du propre Sartre. En effet, la ville réunit toutes les données de la philosophie existentialiste sartienne, à savoir la conception dualiste de l’être et du non être, de la vie et de la mort, de l’espoir et du désespoir. Le mythe collectif rejoint ainsi le mythe individuel pour refléter une pensée d’eau qui libère l’être dans une existence qui se veut libre et artistique. La « Venise », décrite par Proust, est construite progressivement suivant l’évolution du moi-narrateur qui se fraye un chemin dans les calli de la ville pour passer du cycle romanesque du temps perdu vers le cycle du temps retrouvé. La traversée des eaux vénitiennes s’accompagne de la dissolution du moi- social dans le monde réel et de la création du moi créateur dans le monde de la littérature et des arts. .

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :