Le coin littéraire

L’esthétique postcoloniale

La littérature postcoloniale est une forme d’expression à la croisée de l’oralité et de l’écriture, qui jaillit d’un continent âgé de plusieurs millions d’années et dont la tradition et la mémoire se veulent une revendication de la cristallisation des identités culturelles africaines. Après les temps tragiques de l’impérialisme, l’homme, longtemps colonisé, cherchera, en tant que corps et esprit, à se libérer du joug des ravages de la domination corporelle et intellectuelle. La littérature africaine est une manifestation esthétique qui adopte l’art et la beauté comme un avènement du portrait du colonisé comme un sujet historique, se frayant sa place et son nouveau monde au milieu des métropoles coloniales et impériales. Cela ne prendra corps qu’en bouleversant radicalement l’ordre préétabli et qu’en déclassant les anciens centres culturels de l’Occident pour créer une nouvelle esthétique et un nouvel ordre de la pensée de l’esprit, de la politique et de la culture.
Nous nous intéresserons à la dynamique de l’inventivité littéraire francophone africaine où l’écrivain s’érige en anticonformiste et en tant que subvertisseur de l’existence, du monde et de la langue.

Plus qu’une écriture africaine anticoloniale de dénonciation et d’affirmation de soi, l’esthétique postcoloniale est cette rencontre de l’authenticité et de la modernité, de l’Afrique et de l’Occident, refusant l’occidentalisme comme référence universelle tout en créant une « littérature monde» qui s’invente un nouveau monde identitaire et culturel et qui se présente comme une critique des mentalités aussi bien occidentales qu’africaines.
Un de ces nouveaux mondes du postcolonialisme est l’apparition de l’espace marginal et hybride qu’occupe l’homme métis. Ce derniers ne se défend plus contre l’occupation étrangère mais contre les changements des mentalités qu’elle a occasionnés.
S’il n’est pas aisé de définir le métissage biologique et culturel, nous nous proposons par ailleurs d’étudier et de suivre les traces de l’hybridité et du métissage intertextuel dans l’œuvre d’Henri Lopes, Le lys et le flamboyant.

Comment est exprimée la problématique du métissage dans Le lys et le Flamboyant ? Comment cette écriture hybride a pu exprimer le problème de l’identité métisse dans un français subverti et africanisé ? L’identité métisse n’est-elle pas corollaire d’une écriture romanesque de l’entre-deux ?

En tant que métis réconcilié avec son identité, Henri Lopes se présente comme le représentant et le défenseur du métissage tant biologique que culturel. Il représente dans ses romans des personnages métis qui incarnent une idéalisation du sujet métis, considéré comme une incarnation de l’homme «postmoderne», aux identités culturelles multiples.
Dans Le lys et le flamboyant, le titre même évoque une binarité métaphorique et une opposition de deux mondes à travers deux plantes représentatives respectivement de la France et de l’Afrique. Suivant les pas de l’Histoire, l’histoire que nous raconte Henri Lopes réunit deux pôles, longtemps opposés, dans l’héroïne de son roman Kolélé : une diva congolaise dotée d’une âme à plusieurs cultures. Ce personnage se veut une apologie du droit à la diversité et à l’hybridité, mettant ainsi en question tous les codes d’une «pureté ethnique». Une difficulté de la définition du moi s’impose dans un monde scindé en deux : les blancs et les noirs. Au delà des termes : «occidental», «africain», «blanc», «nègre» qui suggèrent une identité univoque, le «je» lopésien donne la parole aux métissage et au plurilinguisme qui conçoit l’identité dans le pluralisme et l’altérité d’emprunt. L’essence du moi ne peut plus se prétendre purement occidentale ou purement africaine. Cela relève d’une loi universelle comme on peut lire dans Le lys et le flamboyant :
«Aucun congolais, petit, n’est totalement pur et le monde n’est peuplé que de métis. Baissant la voix, il ajoutait que la couleur de sa propre peau était trompeuse; que lui même était en réalité un radis noir. Noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur. Il aurait suffi de retourner sa peau pour s’apercevoir que l’envers en était café au lait […] il n’y a rien de totalement pur […]. Toute civilisation, affirmait-il, est née d’un métissage oublié, toute race est une variété de métissage qui s’ignore.»
Des expressions comme «café au lait», «chocolat au lait», «Blancs-manioc», «nègres blancs», «demis-demis» «chauves-souris», «chicorées améliorées», enferment d’une manière déshumanisante l’être dans une couleur de peau. Cette couleur de l’entre-deux, ni noire ni blanche engendre une crise identitaire et existentielle : « quant à moi, ici, il m’arrive au contraire de vouloir échanger ma peau contre une plus foncée et mes cheveux contre de la laine de mouton.»
Cet espace de marginalité se vit dans l’isolement et la souffrance comme le suggèrent les deux épitaphes qui ouvrent le roman. La première de Valéry : « je n’ai jamais su qui j’étais, et j’ai toujours su qui je n’étais pas…» et la deuxième de Pessoa : « je suis passé parmi eux en étranger, mais nul d’entre eux n’a vu que je l’étais. J’ai vécu parmi eux en espion, mais personne pas même moi n’a soupçonné que je l’étais […]. Ainsi je fus semblable aux autres sans aucune ressemblance, frère de chacun sans être d’aucune famille»
Mais plus on avance dans le roman et plus la question du métissage devenait une sorte d’affirmation de soi, de mérite pluriculturel sous des notes mélodieuses et dansantes d’une rumba congolaise. Le métis se présente comme un idéal et le personnage de Kolélé en fait l’éloge dans une assertion d’encouragement : « faites de la belle musique avant tout; pour cela, cessez de suivre les sentiers battus, fussent-ils ouverts par les grands maîtres; égarez-vous dans la jungle et polissonnez, il en naîtra de beaux enfants.»
Cette citation vient taire les préjugés, libérer les esprits et déculpabiliser les mentalités. Considéré comme une déchirure socio-racial, le métissage évoque les blessures de la nature humaine alourdie par le péché originel : « elles étaient des enfants du péché dont la vie devait être consacrée à se purifier pour obtenir l’absolution définitive de leur faute originelle».
Kolélé se présente également comme un personnage pluriculturel qui fait preuve d’un plurilinguisme mélodieux dans des chansons qui mêlent le Français et les langues bantoues. Ce mélange de langues, présent dans tout le roman nous invite à poser des questions sur le statut de la littérature postcoloniale francophone où l’acte d’écrire revient à se battre constamment contre les mots de la langue française afin de transmettre son intériorité et d’affirmer son identité africaine. Si on reprend les paroles de Henri Lopes : « Mots de France ou mots d’Afrique, j’écris pour courir auprès eux. Écrire, c‘est s’ouvrir à tous vents ».
Il s’agit dès lors de subvertir la langue Française en la mélangeant avec des mots d’identité africaine. Nous pouvons repérer cette hybridité linguistique dès le prologue de l’œuvre :
«Des femmes en pagne à damier noir et blanc répétaient en frappant dans leurs mains : Mama akéyi, hé!
Atiki biso na mawa…
Une complainte de circonstance, connue de tous, qu’elles ont ressassée durant tout le trajet entre l’église et le cimetière d’Itatolo. Traduite en français, elle perd de sa force:
Maman est partie,
Elle nous a abandonnés dans l’affliction…»
Cet exemple de traduction que nous avons cité fait ressortir les limites de la langue occidentale à traduire des émotions propres à l’identité africaine. La traduction est accompagnée d’une gestualité et de tout un champ lexical de la prise de la parole qui feignent l’oralité. Le caractère hybride de cette langue française africanisée est devenu le propre de l’homme moderne postcolonial et francophone.
Cette hybridité linguistique est corollaire d’une esthétique narrative hybride à mi chemin entre oralité et écriture. Nous considérons l’écriture comme un héritage de l’impérialisme occidental qui s’est immiscé dans la tradition orale africaine. Pour sortir du champ trop restrictif de l’écriture et du papier, le conteur lopésien a renoué avec cette tradition orale qu’il considère comme une source de libération et d’affirmation de soi.

Hybride d’un double champ culturel et linguistique, l’écriture lopésienne efface les frontières et trace l’individu dans un dépassement de la narration ordinaire et dans un mariage de la réalité et de la fiction; ce que Aragon nommait le «mentir-vrai».
Le lecteur postcolonial est interpellé et constamment invité à revendiquer les vestiges de son enracinement ethnique, tout en s’ouvrant à l’autre, tout en acceptant l’autre avec son hybridité et sa différence.
La littérature postcoloniale francophone convie à une renaissance culturelle et linguistique fondée sur le métissage et l’hybridité et qui peint l’Afrique et l’homme africain de l’intérieur et avec les mots de l’âme. Des mots qui se réclament comme sans appartenance culturelle univoque; des mots qui forment le langage de la pluralité dans une nouvelle «écriture métisse» et enfin des mots qui visent l’universalisme dans une nouvelle «littérature monde».

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