Le coin littéraire

Orient et Occident

L’Orient et l’Occident sont deux entités qui sont vouées depuis l’ère du temps à se rapprocher et à se distancier. Nombreux sont les auteurs qui ont essayé de définir les frontières réelles et fictives qui séparent et qui définissent ces deux pôles politiques et culturels. Ces deux idéalités construites l’une par rapport à l’autre font l’objet de notre analyse. Nous essayerons d’étudier le rapport entre Orient et Occident dans Le Divan de Goethe et Léon l’Africain de Amine Maalouf.
Mot d’origine persane (dev) ou arabe (dīwān), le divan est un recueil de poésie qui tisse des passerelles entre la Perse et l’Allemagne, entre le passé et le présent, entre le symbolisme occidental et l’immatérialisme oriental, tout en donnant un souffle nouveau à la poésie goethéenne. Nous assisterons également dans le roman de Maalouf à un rapprochement des rives de la méditerranée et à de multiples paradoxes entre conflits et cohabitation harmonieuse. Quelle soit réelle ou imaginaire, romanesque ou poétique, comment se dessine la rencontre de Goethe et de Maalouf avec l’Orient et l’Occident dans ces deux oeuvres? Quel message chercheraient Goethe et Maalouf à nous transmettre? Enfin peut-on parler d’une poétique humaniste qui vise l’universalisme?

1. La rencontre de Goethe avec l’Orient
La rencontre de Goethe avec l’Orient se fait à travers un double voyage, réel vers l’ouest de l’Allemagne, sur les lieux de sa jeunesse et imaginaire au contact de l’Orient du Moyen âge. Dans son divan occidental-oriental, Goethe célèbre son éblouissement devant le divan de Hâfiz de Chiraz, et son aventure mystique et spirituelle avec la poésie persane du moyen âge. En portant son regard et ses rêves vers l’Est, Goethe nous livre dans son recueil un exemple de démarche interculturelle et de critique littéraire. La réflexion et l’inspiration poétique se conjuguent dans une fascinante création ultime qui rajeunit la veine du lyrisme allemand au seuil de la vieillesse de Goethe. L’inspiration orientale présente une forme particulière du travail poétique qui enrichit la littérature allemande d’un vaste champ de recherche, à une époque où la civilisation orientale n’était connue que d’un petit nombre d’érudits. L’approche goethéenne chercherait à réunir deux aires culturelles, deux extrémités du monde civilisé et à trouver des rapprochements entre deux littératures en apparence différentes l’une de l’autre. Dans le divan occidental-oriental cohabitent le génie de l’Orient et celui de l’Occident.
A cette époque, l’Orient fascine le lecteur occidental, émerveillé devant des images tout droit venues d’un monde encore inconnu. Goethe a introduit cet univers oriental dans son divan et nous a légué des images empruntées à la poésie persane et arabe du XVIème siècle. On y trouve, dans un cycle de douze livres de poèmes, les thèmes de l’amour profane et mystique, le vin, le sens de la vie et de la destinée humaine, la création de l’univers, les éléments terrestres et les choses célestes. On voit ainsi s’intégrer dans la poésie allemande un héritage de la poésie arabe et persane.
Nous nous proposons d’analyser dans notre étude l’orientalisation dans le Divan qui permet de reconnaître dans l’héritage occidental, la part d’Orient oubliée et cachée; car l’ailleurs encore inconnu s’avère être un autre soi-même. Le lecteur occidental n’appréciera sa propre culture qu’en dialoguant et qu’en s’ouvrant à la culture orientale.
Le dialogue se fait aussi avec les littératures du passé. L’Ancien est un autre qui nourrit la continuité temporelle et qui fait vivre l’altérité dans le présent, tout en présentant un projet de revitalisation créatrice. En effet la lecture des ghazels de Hâfez permet à Goethe de renouveler son écriture, qui obéit dans le divan à un «projet de rajeunissement»:

« Nord, ouest et sud volent en éclats,
Les trônes se brisent, les empires tremblent :
Sauve-toi; va dans le pur Orient
Respirer l’air des patriarches!
Parmi les amours, le boire et les chants
La source de Chiser te rajeunira »

L’Orient évoqué par Goethe se présente comme une source d’inspiration invincible, pure et inépuisable. L’Orient est synonyme de profondeur, de tradition et de grande sagesse. Il y a dans le Divan, l’homme vieillissant qui reprend goût aux plaisirs hédoniques et retrouve une nouvelle jeunesse : «Je veux me plaire dans l’horizon restreint de la jeunesse»
Goethe se distancie du classicisme issu de l’antiquité gréco-latine et chante une poésie fluide et flottante qui ne recherche plus la plasticité:

« Que le grec pétrisse l’argile
Pour en former des statues
Et que l’oeuvre de ses mains
Accroisse son délice;
Notre volupté à nous
Est de plonger dans l’Euphrate
Et, dans l’élément liquide,
De nous ébattre librement»
Le lyrisme persan permet à Goethe de se libérer et de s’affranchir des règles et des formes qui l’avaient tenu en bride. Il brise la syntaxe et invente des formes nouvelles empruntées aux ghazals de Hâfez. Il privilégie ainsi les formes courtes, concises et souples qui se prêtent volontiers à son imagination; dans une poésie libérée des pesanteurs du réel. Goethe, dans son Divan, réussit à assouplir la langue allemande.
On y retrouve dès lors les sentiments, les couleurs, les senteurs et les odeurs de l’Orient, exprimés en sentences fleuries là où le lecteur se croirait étendu dans un harem sur un tapis de Perse :
« je veux me mêler aux bergers,
Me rafraîchir dans les oasis,
Trafiquant avec les soieries, le café et le musc »

Nous sommes face à des vers faciles, fluides et aériens, qui nous font penser à ces maîtres lointains de la littérature arabe et persane où s’emmêlent les chants heureux aux milles voluptés enivrantes. Le charme magique et mystérieux de ces vers semble nous dire combien est l’Occident fatigué de son froid spiritualisme et de ses abstractions intellectuelles.
Goethe se jeta avec l’esprit dans un horizon «si large par la foi, si étroit par la pensée». Il préfère se réchauffer dans les bras du sensualisme, entouré des houris du paradis sous le soleil ardent de l’Orient:
« Je veux dans les bains et les tavernes
Ô saint Hafiz, penser à toi;
Quand la bien-aimée soulève son voile
Et que sa chevelure ambrée s’exhalent de doux parfums
Oui, puisse le murmure d’amour du poète
Susciter le désir même chez les houris »

Goethe exprime dans son recueil son admiration et sa vénération du poète persan Hâfez, qu’il compare à un saint et qu’il interpelle vivement :
« Tes chants, ô Hâfiz, nous consolent»
chante pour éveiller les étoiles »
Il s’identifie à lui et tout comme lui, il chante l’amour et le vin, deux éléments essentiels de la poésie hâfezienne. Mais derrière la description des jouissance du fana se cache toujours un sens religieux et une allusion à l’amour divin qui mêlent le profane au mystique :
« Que l’amour, avant toute chose, soit
Notre thème quand nous chantons
c’est au amants, c’est aux buveurs
Qu’on offre les plus belles couronnes»
Les thèmes bachiques et érotiques s’entendent ainsi dans la littérature persane selon une tradition mystique qui remonte au quiétisme soufie. En effet, au contact avec les inanités d’ici-bas et de l’amour terrestre, l’homme se laisse entraîner dans le jeu de la divinité, où il se détache des biens fragiles et s’anéantit dans le hakk. Se libérant du monde matériel, l’homme devient un rénd qui signifie en persan «libertin» pour désigner celui qui accède à la terre céleste et rencontre son créateur :

«Ainsi, ô Hafiz, puissent ton doux chant
Ton saint exemple
Nous conduire, au tintement des verres,
Jusqu’au temple de notre créateur.»

A part ses vertus désaltérantes et festives, le vin devient ici un moyen de dépassement de l’être pour connaître ainsi l’extase divine. Ce thème est récurrent dans la poésie arabe et persane, où l’ivresse devient un moyen d’atteindre la lumière divine. Celui qui réussit à atteindre et à percevoir cette lumière devient lui aussi une parcelle lumineuse. Nous pouvons établir, ici, des rapprochements avec l’être de lumière dont parle le soufisme iranien. Cet Orient lumineux n’est plus situable dans l’espace géographique, il devient un lieu suprasensible de l’Origine et objet d’une quête éternelle, car l’espoir de retour vers la terre céleste traduit une douleur de la séparation récurrente dans la poésie hâfezienne et qu’on trouve ici présente dans la poésie goethéenne :

«Et tant que tu n’as pas compris
Ce : Meurs et deviens!
Tu n’es qu’un hôte obscur
Sur la terre ténébreuse

«car la vraie vie, c’est l’éternelle»
ainsi le vieux poète peut-il espérer
Que les houris, dans le paradis,
Le recevront transfiguré en jeune homme»

Le poète est considéré comme un médiateur entre le monde terrestre et le malakout où règne Dieu sur les cieux et la terre. Par son chant à la fois profane et sacré, le poète semble détenir une sagesse universelle et atemporelle. Par sa voix, il berce les houris du paradis, son corps devient esprit et la spiritualité prend corps. Goethe exprime dans son recueil le désir d’égaler les «plus grands héros» et le « prophète ». Le langage poétique prend ainsi une dimension prophétique et sacrée et se considère comme un texte révélé :
«je conserve inaltéré
L’héritage sacré du coran»
Car dans la tradition musulmane, il n’ y avait de poétique que dans le coran; tout le reste est mensonge et blasphème.
Nous pouvons donc en conclure que l’Orient Goethéen est un Orient littéraire, qui donne un souffle jeune et nouveau à une inspiration poétique qui s’est épuisée dans le symbolisme occidental. Au contact de l’Orient et du passé, le langage poétique acquiert des attributs paradisiaques, qui bercent l’ici-bas, dans un contact rapproché avec l’au-delà, par des révélations sacrées et lumineuses.

Le contact de Amin Maalouf avec l’Occident
Nous nous proposons d’étudier d’un autre côté le regard que porte le personnage de Hassan/ Léon l’Africain, dans le roman d’Amin Maalouf sur l’Occident.
Dans ce roman, l’Orient et l’Occident sont deux entités qui se joignent et se distancient pour se définir l’une par rapport à l’autre.
D’abord le lieu est symbolique; l’action se passe à Grenade, en Andalousie du moyen âge, qui réunit juifs, chrétiens et musulmans.
Nous avons comme personnage principal Hassan qui appartient à une famille musulmane. Son père Mohammed a pour épouse une «Arabya /horraé» musulmane et une esclave « Roumiyya » chrétienne :

«si bien que Mohamed était revenu un jour avec une belle chrétienne aux cheveux noirs tressés, achetée à un soldat qui l’avait capturée lors d’une razzia aux environs de Murci. Il l’avait appelée warda, l’avait installée dans une petite pièce donnant sur le patio, parlant même de l’envoyer chez Ismaël l’Égyptien pour qu’il lui enseigne le luth, la danse et l’écriture comme aux favorites des sultans»

Ces deux femmes symbolisent la nature des relations entre Orient musulman et Occident chrétien. Une relation de rivalité et un rapport dominant-dominé s’annonce dès le début du roman. Nous sommes en plein milieu du conflit entre les califes musulmans qui ont orientalisé et islamisé l’Espagne et d’un autre côté les princes catholiques pour une reconquête de l’Espagne chrétienne : « déjà sept ans de guerre civile, songeait ma mère, sept ans d’une guerre où le fils tue son père, où le frère étrangle son frère, où les voisins se soupçonnent et se trahissent, sept ans que les hommes de notre faubourg d’Albaicin ne peuvent s’aventurer du côté de la Grande Mosquée de Grenade sans être conspués, maltraités, assommés, et parfois même égorgés»
Le personnage de Hassen, en tant que témoin de son siècle, de la chute de Grenade et des derniers royaumes musulmans, assiste dès son jeune âge aux violences de l’impérialisme occidental. L’islam se déplace à l’Est et c’est la fin de l’influence orientale et islamique en Europe occidentale : « toute la partie orientale du royaume, où le parti de la guerre était le plus puissant, tombait sans coup férir aux mains des castillans».
Le roman commence sur un espace clos; la maison à Grenade qui désigne les traditions, la religion et une certaine stabilité malgré le bouleversement de l’ordre social qui prédomine à l’extérieur.
La foi musulmane qui symbolise l’Orient politique se tient face à l’occidentalisation. Dans une Espagne bouleversée, se célèbre la cérémonie de concision de Hassen qui représente l’enracinement du personnage principal dans la communauté musulmane : « ils fêtaient mon entrée dans la communauté des croyants/ elle se gardait bien d’ajouter que, si aucune goutte de vin ne fut versée, c’était uniquement pour respecter le mois saint».
Cette cérémonie tient une place importante dans la diégèse. Elle matérialise le dernier souffle d’Orient, le dernier regard porté vers l’Est dans un Ouest désormais reconquis par les forces occidentales.
Arrivent, après, les temps des cruautés, de l’exil et de l’inquisition. La famille de Hassen ainsi que toute la communauté juive et musulmane sont contraintes de choisir entre la conversion ou l’exil forcé : « Bientôt, ma soeur, nous devrons nous exiler au-delà des mers /demain, les bûchers s’élèveront ici même à Grenade, non seulement pour les gens du sabbat mais pour les musulmans aussi ».
Dans le roman d’Amin Maalouf, Orient et Occident semblent voués à s’opposer autour d’un fossé profond et d’un mur infranchissable, maintenu par Ibliss : « venez voir, si Dieu veut bien vous ouvrir les yeux! Venez voir ces murs qui se sont élevés en un seul jour par la puissance d’Ibliss-le-Malin! La main tendue vers l’Ouest, il désignait de ses doigts effilés l’enceinte de Santa Fe que les rois catholiques avaient commencé à bâtir au printemps, et qui, au milieu de l’été, avait déjà l’aspect d’une ville».
L’occident dominera complètement l’Orient et aucune religion ou tradition différente ne sera plus respectée : « C’est notre ville, avec ses mosquées qui deviendront églises, ses écoles où ne pénétrera plus jamais le Coran, ses maisons où plus aucun interdit ne sera respecté/ plus personne ne pouvait dire «Allahou akber» sur le sol de l’Andalousie, où huit siècles durant, la voix du muezzin avait appelé les fidèles à la prière. Plus personne ne pouvait réciter la Fatiha sur la dépouille de son père. Du moins en public, car ces musulmans convertis par la force refusaient de renier leur religion »

S’ensuit la phase des voyages forcés qui retrace l’itinéraire initiatique de Hassan. Le personnage évolue dans un espace ouvert où se lèvent les bouleversements et les incertitudes du lendemain. Sa quête identitaire est continuellement renouvelée et jamais acquise. Il commence à trouver refuge avec sa famille à Fès où il renforce son enracinement en tant qu’homme d’Orient puis erre autour de la méditerranée assoiffé d’aventures et de découvertes. Mais voilà qu’il devient soudainement un homme d’Occident durant son exil forcé à Rome qui est considérée comme le centre du monde chrétien. Captif par des pirates siciliens et offert au pape Leon X, il se sent comme un esclave dans une culture qui n’est pas la sienne. Il doit affronter la souffrance physique et morale causée par ce déracinement brutal : « je souffrais souvent d’insomnie depuis mon arrivée à Rome, et j’avais fini par deviner ce qui rendait les heures si oppressantes : plus que l’absence de liberté, plus que l’absence d’une femme, c’était l’absence du muezzin. Jamais auparavant je n’avais vécu ainsi, semaine après semaine, dans une cité où ne s’élève pas l’appel à la prière, ponctuant le temps, emplissant l’espace, rassurant hommes et murs/il y a toutefois des habitudes qu’il me faudra du temps pour acquérir. Notamment celle qu’ont les Européens de s’adresser à leur interlocuteur en disant «vous», comme s’il était plusieurs ou «elle», comme s’il était une femme absente. En arabe, on dit «toi» à tout le monde, prince ou serviteur».
La cérémonie de son baptême symbolise son enracinement dans la communauté occidentale et chrétienne, il est désormais un citoyen italien : « la date de mon baptême était déjà fixée, ainsi que le nom que je porterais». Il s’appelle désormais Léon : « Jean-Léon! Yohannes Leo! Jamais personne de ma famille ne s’était appelé ainsi! »
Le contact de Léon avec l’Occident s’accompagne d’un renforcement positif pour son éducation et son développement intellectuel : « désormais je partageais mon temps entre l’étude et l’enseignement. Un évêque allait m’apprendre le latin, un autre le catéchisme, un troisième l’évangile ainsi que la langue hébraïque; un prêtre arménien me donnerait chaque matin un cours de turc. De mon côté, je devais enseigner l’arabe à sept élèves».
A Rome, il suit le mouvement de la Renaissance italienne et est témoin des heures de gloire de l’art occidental : « Demain, quand vous parcourez cette ville, vous la sentirez croître et embellir, comme si, sur la branche d’un vieil arbre majestueux mais asséché, renaissaient quelques bourgeons, quelques feuilles vertes, quelques fleurs resplendissantes de lumière. Partout, les meilleurs peintres, les meilleurs sculpteurs, des écrivains, des musiciens, des artisans, produisent les plus beaux chefs-d’oeuvre, sous Notre protection. Le printemps vient tout juste de commencer, mais déjà l’hiver approche».
L’art sera un autre motif de divergence entre l’Orient et l’Occident comme en témoigne le texte qui fait référence au bannissement de l’art de la figuration en islam :

«- est-il vrai que dans votre pays il n’y a ni peintres ni sculpteurs?
-il arrive que des gens peignent ou sculptent, mais toute représentation figurée est condamnée. On la considère comme un défi au Créateur
-c’est trop d’honneur qui est fait à notre art que de penser qu’il peut rivaliser avec la Création »
Mais nous serons tentés de pousser encore plus notre analyse pour nous rendre compte que derrières ces divergences apparentes qui semblent creuser le fossé entre Orient et Occident, se cachent des convergences aussi bien dans l’œuvre de Goethe que celle de Amine Maalouf. Ces deux textes révèlent une poétique humaniste qui suggère un certain universalisme.
Une poétique humaniste qui vise l’universalisme
Suivant les pas d’Adonis et d’Edward said, Goethe et Amine Maalouf ont exprimé dans leur oeuvre le désir de réconcilier l’Orient et l’Occident, de supprimer et de repenser les frontière entre ces deux pôles que tout semble opposer :
« l’Orient et l’Occident
Ne peuvent plus être séparés »
L’Orient et l’Occident apparaissent ici comme des expériences poétiques et romanesques qui prétendent à un certain humanisme.
Le titre même du recueil de Goethe réunit l’Orient et l’Occident autour du travail poétique, qui puise son inspiration dans les richesses éthérées de l’Orient, apportant un certain spiritualisme au matérialisme occidental. Le langage poétique s’élève comme un chant d’unification de deux aires culturelles, du passé et du présent. La poésie allemande rejoint la poésie persane autour d’un orientalisme de coeur qui prétend à une littérature universelle; car les sentiments humains et la mesure de la place de l’homme dans l’univers n’ont pas de frontières

«Si tu es séparé de ta bien-aimée
Comme l’Orient de l’Occident,
Le cœur s’élance à travers tous les déserts»

Le langage de cœur est universel. Il est le propre de l’Homme occidental et oriental. Quelle soit persane ou allemande, la poésie se rattache à l’humanité entière. A travers son langage poétique, Goethe construit un autre univers sans limites ni frontières :

«point n’est besoin à Allah de créer désormais
c’est nous qui créons son univers»

Goethe réunit ainsi l’humanité sous un même ciel, où les regards sont portés toujours plus hauts vers les lumières de l’altérité et les étoiles de la connaissance, où les cultures se définissent et s’inspirent réciproquement les unes des autres :

«il a disposé pour vous les étoiles
Pour vous guider sur terre et sur mer
Et, pour que vous y preniez plaisir,
Les yeux toujours fixés vers le ciel»

On rencontre d’un autre côté cet idéal d’universalisme culturel dans le roman de Amine Maalouf où Hassan/ Léon incarne à la fois un personnage d’Orient et d’Occident, d’Afrique et d’Europe. En lui, cohabitent deux religions, longtemps opposées. Il est l’homme des contradictions et d’échanges entre les rives de la méditerranée. Ces voyages initiatiques font de lui un personnage cosmopolite qui agit comme une passerelle entre les peuples, habitant partout et nulle part :

«Moi, Hassan fils de Mohamed le peseur, moi, Jean-Léon de Médicis, circoncis de la main d’un barbier et baptisé de la main d’un pape, on me nomme aujourd’hui l’Africain, mais de l’Afrique ne suis, ni d’Europe, ni d’Arabie. On m’appelle aussi le Grenadin, le Fassi, le Zayyati, mais je ne viens d’aucun pays, d’aucune cité, d’aucune tribu. Je suis fils de la route, ma patrie est caravane, et ma vie la plus inattendue des traversées»
Léon l’Africain est ainsi un ambassadeur humaniste entre Orient et Occident, un citoyen de l’univers qui revendique les valeurs de la tolérance et du partage des appartenances :
«Une fois de plus, mon fils, je suis porté par cette mer, témoin de tous mes errements et qui à présent te convoie vers ton premier exil. A Rome, tu étais «le fils de l’Africain»; en Afrique, tu seras «le fils du Roumi». Où que tu sois, certains voudront fouiller ta peau et tes prières. Garde-toi de flatter leurs instincts, mon fils garde-toi de ployer sous la multitude! Musulman, juif ou chrétien, ils devront te prendre comme tu es, ou te perdre. Lorsque l’esprit des hommes te paraîtra étroit, dis-toi que la terre de Dieu est vaste, et vastes Ses mains et Son coeur. N’hésite jamais à t’éloigner, au-delà de toutes les mers, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances» .

Amine Maalouf nous livre à travers son roman un exemple de tolérance et de paix , il trouve des points communs qui unissent l’islam et le protestantisme :

«c’est qu’il s’était rendu compte que j’écoutais ses propos sans déplaisir. Du moins certains d’entre eux, qui ramenaient parfois à ma mémoire quelque hadith du prophète Mohamed, prière et salut sur lui! Luther ne recommande-t-il pas d’enlever des lieux de culte toutes les statues, estimant qu’elles sont objets d’idolâtrie? «les anges n’entrent pas dans une maison où se trouve un chien ou une représentation figurée» a dit le Messager de Dieu dans un hadith certifié. Luther n’affirme-t-il pas que la chrétienté n’est rien d’autre que la communauté des croyants, et ne doit pas être réduite à une hiérarchie d’Eglise? N’assure-t-il pas que l’Ecriture sainte est le seul fondement de la Foi? Ne tourne-t-il pas en dérision le célibat des prêtres? N’enseigne-t-il pas qu’aucun homme ne peut échapper à ce que son créateur lui a prédestiné? Le Prophète n’a pas dit autre chose aux musulmans»

Nous pouvons en conclure que l’Orient et l’Occident se confondent dans le regard de Goethe et de Amine Maalouf dans une expérience à la fois poétique et romanesque.

Conclusion
Goethe, en tant qu’écrivain occidental, est allé puiser son inspiration dans la poésie persane du Moyen Âge pour nous offrir un recueil qui nous fait migrer vers le soleil levant et bien présent de l’Orient. Il a assoupli la poésie allemande avec des formes fluides et concises venues tout droit du royaume de Perse. Le lecteur se laisse bercer par le sensualisme de l’écriture goethéenne et par les thèmes et motifs orientaux qui servent de toile de fond et de miroir à la tradition poétique occidentale. Le divan occidental-oriental est un hymne à la vie et au plaisir des sens, chanté dans un langage universel avec des paroles venues du cœur et donnant un avant goût dès l’ici-bas à la douceur du paradis perdu. Dans le berceau de l’humanité, Goethe a retrouvé une nouvelle jeunesse et a réussi à porter ses regards au-delà des frontières pour faire de sa poésie un patrimoine commun de l’humanité. Cet idéal cosmopolite a été exprimé par Faust qui nous donnait déjà une idée sur son projet littéraire : « toujours plus haut je veux monter, toujours plus loin je veux porter mes regards ».
Cet idéal hante aussi Maalouf, qui est lui même un écrivain d’Orient et d’Occident. Orientant son regard au-delà des mers, il nous offre une écriture du possible dans un roman qui se veut une démonstration de paix et de réconciliation des rives de la méditerranée, des différentes cultures et religions. Les convergences apparentes entre Orient et Occident cachent une relation paradoxale de subordination où chacune de ces deux entités culturelles et politiques se définit l’une par rapport à l’autre entre identité et altérité.

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