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La fiction et le « mentir-vrai »

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La fiction et le  » mentir-vrai »

 

« Pauvre gosse dans le miroir. Tu ne me ressembles plus, pourtant tu me ressembles. C’est moi qui parle. Tu n’as plus ta voix d’enfant. Tu n’es plus qu’un souvenir d’homme, plus tard»

                                                                       Louis Aragon, Le mentir-vrai

Le «mentir-vrai» inventé par Aragon est une manifestation de ces choses qu’on ne pourrait partager avec personne, ces imaginations et rêveries bâties sur d’incompréhensibles secrets et qui naissent dès notre plus jeune enfance.

L’enfant qui apprend à garder de petits secrets pour lui sans pour autant avoir l’intention sérieuse de mentir crée progressivement et d’une manière spontanée un nouveau monde inconnaissable et indéfinissable qui n’est ni vrai, ni faux, ni réel, ni pour autant irréel. Aragon disait : « le Monde réel est aussi fait de ces rêveries, je dirais même qu’il est bâti dessus» 

Ainsi mentir, selon Aragon, est le propre de l’homme mais ce mensonge n’est là que pour dire vrai. Le Monde réel est fait de mensonges, de secrets, de rêveries qu’on n’est pas supposé inventer. L’homme n’invente rien. Ce monde clandestin est bien présent et existe vraiment. On appellera ce monde : « le monde de la fiction » où ce qui est vrai et ce qui est faux se complètent et se définissent mutuellement.

Parfois il est même plus facile de définir la réalité à travers un mensonge. Mentir revient à dire vrai : « les réalistes de l’avenir devront de plus en plus mentir pour dire vrai» 

N’est-ce pas un paradoxe magique que ces œuvres d’art qui révèlent, bien plus que le réel, les vérités profondes d’une époque et qui représentent les fonds insondables de l’être humain? Ces vérités et représentations sont parfois minutieusement plus vraies qu’une étude historique, biologique, psychologique, anthropologique ou documentaire.

Dans une quête interminable de la vérité, il y a bien des choses qui sont imperceptibles et c’est l’art qui les rend visibles. L’art, dit Paul Klee, ne reproduit pas le visible ; il rend visible.

À travers une histoire inventée de la comédie humaine de Balzac, par exemple, on peut mieux ressentir l’essence de la Restauration et de la Monarchie de Juillet qu’un livre d’histoire.

Des tableaux de Watteau qui représentent des fêtes galantes révèlent les vérités d’une société aristocratique affectée par le pressentiment de sa disparition quatre-vingts ans avant la Révolution. Selon Sabine Dotal, la vérité naît dans l’acte créateur.

En évoquant l’acte créateur, nous parlerons de la relation mimétique dans le domaine artistique et nous passerons par la notion de mimèsis qui a fait l’objet de méfiance récurrente dans la culture occidentale depuis la Grèce Antique. Dans La République, Platon a évoqué avec force son argument antimimétique. L’ennemi du mimétisme, comme origine de toute œuvre d’art et de fiction, condamne l’effet de vraisemblance et de feintise qui ne semblent offrir que des simulacres, rendant l’être aliéné par le mensonge , l’illusion et le semblant. Son principal soucis c’est la contamination de la réalité et le mélange immoral du « faire » et du « faire comme si ». De cet argument antimimétique sont nées les expressions : imitation, ressemblance, feintise, illusion qui condamnent moralement la fiction comme étant incompatible avec tout « art véritable ».

De son côté, Aristote dans La poétique se présente en faveur de la mimèsis : « imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance ». C’est ainsi que l’homme diffère des animaux et acquiert ses premières connaissances. Le savoir est une conquête humaine, un « mentir vrai» qui consiste dans le partage entre le factuel et le fictif et qui refuse tout amalgame entre fiction et illusion mensongère.

Jean- marie schaeffer dans son œuvre Pourquoi la fiction?, rejoint la thèse d’Aristote et d’Aragon et nous dit : « je suis convaincu qu’on ne peut pas comprendre ce qu’est la fiction si on ne part pas des mécanismes fondamentaux du « faire-comme-si » – de la feintise ludique et de la simulation imaginative dont la genèse s’observe dans les jeux de rôles et les rêveries de la petite enfance ».

Le seul danger qu’on pourraient peut être retenir de l’argument antimimétique est l’éventualité d’un passage du « pour de faux » au « pour de vrai » menant l’être à perdre sa vraie identité en s’identifiant à travers son imitation avec ce qu’il imite : la lecture de Werther aurait poussé un certain nombre de jeunes gens à des suicides par mimétisme avec le héros de Goethe.

Il suffirait selon Platon et Jean-Marie Schaeffer de choisir un bon modèle d’imitation, de feindre un comportement louable. Dans la République, Platon accepte l’usage de récits mensongers lorsqu’ils sont au service de la politique du Sage. Il est ainsi licite de mentir à ses ennemis voire même à ses amis lorsque c’est pour leur bien. Ici, nous retrouvons la position d’Aragon dans son œuvre Le mentir-vrai où le personnage narrateur justifie l’usage du mensonge pour protéger les membres de sa famille.

Selon Tolstoï : « répandre sciemment le mensonge et cacher la vérité était considéré comme du tact politique, si c’était nécessaire à l’exaltation générale ».

Le seul problème posé est d’éviter des cas d’immersion mimétique négative car selon Schaeffer la plupart de nos valeurs éthiques sont endossées par une identification idéalisante et nos comportements sont acquis par une imitation formatrice d’habitudes.

Évoquons ici un exemple d’immersion à travers le précepte augustinien selon lequel il faut forcer les gens à croire dans une logique qui transformerait la foi feinte en une foi véritable.

Ces cas ambigus de mensonges et de leurres comportementaux ont selon Schaeffer  « le même effet que les mimétismes phénotypiques des êtres vivants les plus primitifs». En produisant un leurre comportemental, l’animal imite sélectivement un autre animal afin d’induire en erreur son prédateur ou sa proie. Cependant, chez l’homme le mensonge n’est pas génétiquement fixé. Il est un des usages de la langue.

Pour conclure, nous citerons l’exemple de la calligraphie chinoise qui en copiant l’œuvre d’un grand maître ne tend pas à produire un faux ou un simulacre. Yolaine Escande explique que le calligraphe intériorise les qualités humaines de l’œuvre qu’il imite. Derrière le simple leurre linguistique ou fonctionnel, le semblant crée à travers la feintise est tout aussi réel que la réalité à travers la magie du souffle ou geste créateur. L’intention ici est de s’approprier les qualités esthétiques et éthiques du calligraphe.

Ainsi, la question ici est une question d’intention où le mensonge devrait, pour produire le monde de fiction, égaler, pour ne pas dire dépasser le vrai.

 

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