Le coin littéraire

Ida Grinspan : Quelle littérature après Auschwitz ?

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Je lis ce livre dans le cadre de mes recherches sur les écritures mémorielles. Si Charlotte Delbo, nous a laissé une beauté poignante en héritage, Ida Grinspan nous offre un témoignage brutal et fort. En tant que livre d’histoire, je le conseille vivement, mais en tant qu’oeuvre litteraire, je peine à trouver une poétique propre à Ida Grinspan. J’entame une deuxième lecture pour mieux saisir le texte.

Le titre du roman J’ai pas pleuré, me communique à travers, cette antiphrase, un sentiment de gêne, mêlé de frustration. Personnellement, j’aurais préféré : J’ai pleuré, qui reste plus humain et plus mature.

La négation laisse entendre un fort sentiment de honte, une honte négative et non gérée. L’écriture devient beaucoup plus pulsionnelle que poétique.

Poétique de l’inhibition et de la paralysie.

Après une deuxième lecture de J’ai pas pleuré, j’ai pu comprendre l’origine de cette gêne qui s’est installée, de prime abord, en moi. C’est cette voix qui se fait double à travers un entrecroisement violent de deux vécus terriblement marqués par la fatalité des camps.

Ida Grispan qui avoue être intimidée par l’écriture, avait confié cette tâche à Bertrand Poirot-Delpech. Ce dernier s’est proposé à son tour d’être « le scribe de ce travail à quatre mains.»

Il faut noter que Bertrand n’avait pas vécu directement les barbaries nazies. Adolescent épargné, il a vécu la disparition d’un ami de classe avec beaucoup de honte et de culpabilité.

Un marquant sentiment de honte vient doubler en écho la voix de Ida Grispan : la honte d’être sortie en vie des camps et la honte d’avoir été épargné.

De cette voix double, surgit une poétique de l’inhibition et de la paralysie à travers la négation : «j’ai pas pleuré».

Un sentiment de honte et de culpabilité qui double la voix du scribe

Témoignage vs masochisme moral

Dans ce «travail écrit à quatre main » le devoir de mémoire et l’acte de témoigner peuvent être remis en question. Quelle est la réelle intention d’Ida et de Bertrand? Témoigner pour quelle raison? Pourquoi se remémorer les souffrances du passé avec cette négation : J’ai pas pleuré?

Ce titre est révélateur d’une attitude stoïque face à une extrême douleur paralysante, qu’on ne voudrait pas pour autant quitter. Il faut garder cette souffrance présente et la faire revivre autant que possible. La célébration de ce traumatisme se transforme chez Ida en rituel macabre où elle s’acharne à s’infliger les douleurs d’un passé qui la crucifie. Ses témoignages, répétés devant des lycéens de la région parisienne viennent soutenir cette hypothèse. L’expression se fait dans un vocabulaire quotidien, connu de tous, dans le but d’informer sur l’histoire de la Shoah mais la présence excessive de détails devient symptomatique : nous sommes face un traumatisme inconscient car le travail psychologique de distanciation avec la douleur ne s’est pas fait.

Le besoin et le désir de revivre la douleur dans ses moindres détails relève ici d’un certain masochisme moral.

En effet l’intensité de la douleur freine la prise de conscience; la souffrance reste donc intérieure, lointaine et inaccessible. C’est bien pour cette raison que l’expression verbale, dans le livre d’Ida, se fait hors des recours et des secours de la psyché. Elle ne reste qu’au stade de la mémoire intellectuelle et historique. Le masochisme moral est là pour survivre à une douleur doublée d’une négation : J’ai pas pleuré.

Il ne s’agit pas pour Ida et Bertrand de vivre et d’exprimer la douleur, dans ce cas l’expression verbale serait thérapeutique et elle aurait permis de se purger et de se purifier à travers les mots.

Car exprimer la douleur, c’est la vivre différemment jusqu’au stade de la maturation psychologique où une poétique littéraire se façonne pour réussir en fin à faire la paix avec sa douleur.

Dans notre cas, la douleur est maintenue à distance et est constamment exprimée par le vocabulaire de celui qui n’a pas vécu Auschwitz. Le témoignage de Ida est là pour informer, pour porter à la connaissance, mais ce témoignage ne porte pas à la conscience et au langage, comme est le cas dans l’écriture de Delbo ou de Duras. Ces dernières ont su, à travers la mémoire rétinienne et la mémoire des sens, relater le déroulement poétique des moments, ce qui nous a permis d’atteindre une fiction transcendante au réel.

Dans le récit de Ida, le témoignage ne se fait pas œuvre littéraire car la douleur, restée au stade inconscient ne s’est pas laissée travailler par le langage et le langage ne s’est pas laissé hanter par la douleur.

Le masochisme comme gardien de la survie de l’égo s’exprime à travers le J’ai pas pleuré qui peut très bien être remplacé par «j’ai survécu» à la mort de l’ego.

Accepter la mort de l’ego demande un travail psychologique aussi douloureux que l’expérience concentrationnaire.

Enfin, j’aurais aimé trouver dans l’écriture de Ida Grispan un dépassement mature du narcissisme primaire qui aurait pu donner certainement à l’expression de la douleur une dimension plus intérieure et plus poétique.

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