Le coin littéraire

Babel, aux origines de l’art de la traduction

Scroll down to content

« Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! »

La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : « Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la Terre ! »

Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : « Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ».

Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la Terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la Terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la face de la Terre ».

Genèse, XI, 1-9

« Jamais les nations n’ont eu aussi facilement accès à l’esprit des autres nations, jamais les connaissances n’ont été aussi étroitement liées, jamais les relations commerciales n’ont été aussi proches de constituer un formidable réseau et jamais les Européens n’ont autant aimé leur patrie et le reste du monde. Dans cette ivresse d’unité, ils devaient déjà sentir le ciel car les poètes de toutes les langues se mirent, justement dans les dernières années, à célébrer par des hymnes la beauté d’être et de créer et ils se sentirent tels qu’autrefois les constructeurs de la tour mythique et même déjà comme Dieu parce qu’ils étaient en passe d’accomplir leur œuvre. Le monument grandissait, tout ce que l’humanité comptait de sacré y était rassemblé et la musique résonnait à l’entour comme un orage.Mais Dieu au dessus d’eux, qui est immortel comme l’humanité elle-même, voyait avec effroi croître à nouveau la tour qu’il avait autrefois détruite et il eut à nouveau peur. Et de nouveau il sut qu’il ne pourrait être plus fort que l’humanité que s’il y semait à nouveau la discorde et qu’il faisait en sorte que les hommes ne se comprennent plus les uns les autres. De nouveau il fut cruel, de nouveau, il envoya la confusion parmi eux et alors, après des milliers et des milliers d’années, ce moment épouvantable réapparut dans nos vies. Pendant la nuit, les hommes cessèrent de se comprendre, eux qui créaient paisiblement ensemble. Parce qu’ils ne se comprenaient pas, ils se mirent en colère les uns contre les autres. De nouveau ils jetèrent leurs instruments de travail et s’en servirent les uns contre les autres comme des armes, les érudits se servirent de leur savoir, les techniciens de leurs découvertes, les poètes de leurs mots, les prêtres de leur foi, tout ce qui autrefois avait servi à l’œuvre de vie se transforma en armes mortelles.C’est ce terrible moment que nous vivons aujourd’hui. La Tour de Babel, le grand monument à l’unité spirituelle de l’Europe est en ruine, ses ouvriers se sont sauvés. Ses créneaux tiennent encore, son parallélépipède invisible se dresse encore au-dessus du monde troublé, mais sans l’effort commun pour l’entretenir et la poursuivre, elle tombera dans l’oubli. Comme cette autre du temps des mythes.Nombreux sont aujourd’hui les peuples qui, sans se soucier qu’elle puisse s’effondrer, pensent que leur contribution à la communauté peut être retirée de la merveilleuses construction de sorte qu’ils puissent atteindre le ciel et l’éternité avec leur seule force nationale. Mais il en existe encore d’autres qui pensent que jamais un peuple seul, une nation seule ne pourrait réussir à atteindre ce que les forces européennes unies sont à peine arrivées à réaliser après des siècles de communauté héroïque. »
Stefan Zweig, « La tour de Babel », Essais, 1916 ; traduction Isabelle Hausser

« Mais qu’as-tu besoin d’un monument ! Tu t’es érigé toi-même le monument le plus magnifique ; et si les fourmis qui s’agitent autour de lui ne se soucient pas de ton nom, tu partages ce sort avec l’Architecte qui a élevé des montagnes jusque dans les nuages.Il n’a été donné qu’à peu de gens d’engendrer une pensée de Babel dans leur âme : une pensée totale, grande et d’une beauté nécessaire jusque dans sa partie la plus infime, pareille aux arbres de Dieu ; il a été donné à moins de gens encore de trouver mille mains tendues, de creuser les fonds rocheux, d’élever par-dessus, comme par enchantement, des altitudes escarpées et de pouvoir dire à leurs fils en mourant : je reste auprès de vous dans les œuvres de mon esprit, à vous de parfaire dans les nuages ce que j’ai commencé.[…] À l’instar des œuvres de la nature, tout ici, jusqu’au plus infime filament, est forme et concourt à la finalité du Tout. Comme la construction colossale et solidement fondée s’élève, légère, dans les airs, comme tout est percé d’ouvertures et néanmoins destiné à l’éternité ! C’est grâce à ton enseignement, ô génie, que je n’ai plus le vertige devant les profondeurs et que descend dans mon âme une goutte de cette paix délicieuse qui emplit l’esprit de celui qui peut pencher son regard sur une création pareille et déclarer, semblable à Dieu : L’œuvre est bonne ! ».

Goethe, « Architecture allemande », 1772 ; in Écrits sur l’art, traduction Jean-Marie Schaeffer

« Le mélange des langues est un élément fondamental de mode de vie d’ici ; on évolue dans une sorte de Babel permanente où tout le monde hurle des ordres et des menaces dans des langues parfaitement inconnues, et tant pis pour ceux qui ne saisissent pas au vol ».

« La Buna est aussi grande qu’une ville. Outre les cadres et les techniciens allemands, quarante mille étrangers y travaillent, et on y parle au total quinze à vingt langues. Tous les étrangers habitent dans les différents Lager qui entourent la Buna : le Lager des prisonniers de guerre anglais, le Lager des Ukrainiennes, le Lager des travailleurs volontaires français, et d’autres que nous ne connaissons pas. Notre propre Lager (Judenlager, Vernichtungslager, Kazett) fournit à lui seul dix mille travailleurs qui viennent de tous les pays d’Europe ; et nous, nous sommes les esclaves des esclaves, ceux à qui tout le monde peut commander, et notre nom est le numéro que nous portons tatoué sur le bras et cousu sur la poitrine.La Tour du Carbure, qui s’élève au centre de la Buna et dont le sommet est rarement visible au milieu du brouillard, c’est nous qui l’avons construite. Ses briques ont été appelées Ziegel, mattoni, tegula, cegli, kamenny, bricks, téglak, et c’est la haine qui les a cimentées : la haine et la discorde, comme la Tour de Babel, et c’est le nom que nous lui avons donné : Babelturm, Bobelturm. En elle nous haïssons le rêve de grandeur insensé de nosmaîtres, leur mépris de Dieu et des hommes, de nous autres hommes.Aujourd’hui encore comme dans l’antique légende, nous sentons tous, y compris les Allemands, qu’une malédiction, non pas transcendante et divine, mais immanente et historique, pèse sur cet insolent assemblage, fondé sur la confusion des langues et dressé comme un défi au ciel, comme un blasphème de pierre.Ainsi qu’on le verra, de l’usine de la Buna, sur laquelle les Allemands s’acharnèrent pendant quatre ans et dans laquelle une innombrable quantité d’entre nous souffrirent et moururent, il ne sortit jamais un seul kilo de caoutchouc synthétique ».

Primo Lévi, Si c’est un homme, 1947 ; traduction Martine Schruoffeneger

«  Au début, quand on commença à bâtir la Tour de Babel, tout se passa assez bien. Il y avait même trop d’ordre : on parlait trop poteaux indicateurs, interprètes, logements ouvriers et voies de communication ; il semblait qu’on eût des siècles devant soi pour travailler à son idée. Bien mieux, l’opinion générale était qu’on ne saurait jamais être assez lent ; il eût fallu la pousser bien peu pour avoir peur de creuser les fondations.Voici comment on raisonnait : l’essentiel de l’entreprise est l’idée de bâtir une tour qui touche aux cieux. Tout le reste, après, est secondaire. Une fois saisie dans sa grandeur l’idée ne peut plus disparaître : tant qu’il y aura des hommes il y aura le désir, le désir ardent, d’achever la construction de la tour. Or, à cet égard, l’avenir ne doit préoccuper personne ; bien au contraire, la science humaine s’accroît, l’architecture a fait et fera des progrès, un travail qui demande un an à notre époque pourra peut-être, dans un siècle, être exécuté en six mois, et mieux, et plus durablement. Pourquoi donc donner aujourd’hui jusqu’à la limite de ses forces ? Cela n’aurait de sens que si l’on pouvait espérer bâtir la tour dans le temps d’une génération.Il ne fallait pas compter là-dessus. Il était beaucoup plus logique d’imaginer, tout au contraire, que la génération suivante, en possession d’un savoir plus complet, jugerait mal le travail fait, abattrait l’ouvrage des devanciers et recommencerait sur nouveaux frais.De telles idées paralysaient les forces et, plus que la tour, on s’inquiétait de bâtir la cité ouvrière. Chaque nation voulait le plus beau quartier, il en naissait des querelles qui finissaient dans le sang.Ces combats ne cessaient plus ; ils fournirent au chef un nouvel argument pour prouver que, faute d’union, la tour ne pouvait être bâtie que très lentement et même, de préférence, une fois la paix conclue. Mais on n’employait pas tout le temps à se battre. Entre deux guerres, on travaillait à l’embellissement de la cité, ce qui provoquait d’ailleurs de nouvelles jalousies d’où sortaient de nouveaux combats. Ce fut ainsi que passa l’époque de la première génération, et nulle, depuis, ne différa ; seul le savoir-faire augmentait, et avec lui l’envie de se battre. Ajoutez-y qu’à la deuxième ou troisième génération on reconnut l’inanité de bâtir une tour qui touchât le ciel, mais trop de liens s’étaient créés à ce moment pour qu’on abandonnât la ville.Tout ce qu’il y est né de chants et de légendes est plein de la nostalgie d’un jour prophétisé où elle sera pulvérisée par les cinq coups d’un gigantesque poing. Cinq coups qui se suivront de près. Et c’est pourquoi la ville a un poing dans ses armes ».

Franz Kafka, « Les armes de la ville », 1920 ; traduction Alexandre Vialatte

2 Replies to “Babel, aux origines de l’art de la traduction”

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :