Le coin littéraire

À une heure incertaine / Ad ora incerta

Traduit de l’italien par louis Bonalumi

Préface de Jorge Semprun

Le survivant

À B.V.

Since then, at an uncertain hour,

Depuis lors, à une heure incertaine,

Cette souffrance lui revient,

Et si, pour l’écouter, il ne trouve personne,

Dans la poitrine, le coeur lui brûle.

Il revoit le visage de ses compagnons,

Livide au point du jour,

Gris de ciment,

Voilé par le brouillard,

Couleur de mort dans les sommeils inquiets :

La nuit, ils remuent des mâchoires

Sous la lourde injonction des songes,

Et mâchent un navet inexistant.

«Arrière, hors d’ici, peuple de l’ombre,

Allez-vous-en. Je n’ai supplanté personne,

Je n’ai usurpé le pain de personne,

Nul n’est mort à ma place. Personne.

Retournez à votre brouillard.

Ce n’est pas ma faute si je vis et respire,

Si je mange et je bois, je dors et suis vêtu.»

4 février 1984

Il superstite

Since then, at an uncertain hour,
Dopo di allora, ad ora incerta,
Quella pena ritorna,
E se non trova chi lo ascolti
Gli brucia in petto il cuore.
Rivede i visi dei suoi compagni
Lividi nella prima luce,
Grigi di polvere di cemento,
Indistinti per nebbia,
Tinti di morte nei sonni inquieti: 

A notte menano le mascelle
Sotto la mora greve dei sogni
Masticando una rapa che non c’è.

“Indietro, via di qui, gente sommersa,
Andate. Non ho soppiantato nessuno,
Non ho usurpato il pane di nessuno,
Nessuno è morto in vece mia. Nessuno.
Ritornate alla vostra nebbia.
Non è mia colpa se vivo e respiro
E mangio e bevo e dormo e vesto panni”.

Pistes pour le commentaire

2 Sections :

– description du survivant faite à la troisième personne (narrateur implicite et survivant)

-paroles du survivant

Narrateur implicite= narration impossible et douloureuse = incompréhension et absence de destinataire de la parole (Le survivant veut parler et ne trouve personne pour l’écouter (v4)

-ses camarades vus comme des spectres qui l’accusaient d’être resté en vie.

conjuration de l’image fantomatique de ses camarades/La conjuration (en se justifiant) de ces spectres qui semblent revenir pour l’accuser.

«Allez-vous-en. Je n’ai supplanté personne»

Indietro, via di qui, gente sommersa»

Cette formule de conjuration nous rappelle les vade retro, Satana, ici la conjuration s’adresse aussi bien aux bourreaux qu’aux victimes. = hantise cauchemardesque

– Le survivant qui se justifie – sentiment de culpabilité et de honte d’avoir survécu

l’impossibilité de porter témoignage car les seules personnes a qui il a parlé sont

1. ses compagnons de camp qui ont trouvé la mort et qui viennent hanter sa mémoire dans un présent d’horreur. Tels des spectres, ils hantent ses songes et brouillent ses jours. Pour autant, ils sont incapables de l’entendre.

Témoignage et métaphore du naufrage : gente sommersa

2. Le lecteur serait aussi au nombre des spectres car il ne pourrait comprendre, le langage fantomatique de celui qui revient de la mort.

  • Impossibilité du témoignage / détour par les intertextes pour mieux comprendre le statut anthropologique du survivant

-questionnement/ réflexion sur la nature de l’Homme : dans se questo è un uomo, questo en italien est un pronom démonstratif qui pose le problème de l’ambivalence entre animé/inanimé. C’est un pronom destiné à remplacer un objet ou un être vivant dont on ignore la nature. Alors le titre de la traduction française Si c’est un homme pourrait très bien être remplacé par si celui-ci est un homme ou si cela est un homme.

Pour comprendre la nature de l’homme-survivant, Levi essaye de faire un détour à travers l’intertextualité.

  1. «Since then, at an uncertain hour» ref à The Rime of the Ancient Mariner de Samuel Taylor Coleridge – 1772-1834

Le premier vers est une citation tirée de The Rime of the Ancient Mariner, de Coleridge.

Avant ses noces, un jeune homme et ses garçons d’honneur sont abordés par un vieux marin qui les contraint à écouter le long récit d’une terrible odyssée maritime dont il est le seul survivant.

«What manner of man art thou?’

Forthwith this frame of mine was wrenched

With a woeful agony,

Which forced me to begin my tale;

And then it left me free.

Since then, at an uncertain hour,

That agony returns:

And till my ghastly tale is told,

This heart within me burns.

I pass, like night, from land to land;

I have strange power of speech;

The moment that his face I see,

I know the man that must hear me:

To him my tale I teach.

«quelle sorte d’homme es-tu?

Cette mienne charpente

Fut mise à la torture,

Qui me força à me narrer;

Et cela me libéra.

Depuis lors, à une heure incertaine,Cette agonie revient;Et tant que je tais ce récit,Mon coeur brûle en mon sein. Depuis lors, à une heure incertaine,Cette souffrance lui revient, Et si, pour l’écouter, il ne trouve personne, Dans la poitrine, le coeur lui brûle.

Je passe, telle la nuit, de pays en pays;

J’ai des mots l’étrange pouvoir;

Et dès que je vois son visage,

Je reconnais l’homme qui doit m’entendre :

Et je lui conte mon histoire.

Les vers (2,3,4,5) de Il superstite présentent une importante transposition de la strophe de Coleridge et questionnent le statut anthropologique du survivant.

Le vieux marin raconte-t-il une histoire de fantôme (gastlytale) ou tient-il le discours d’un fantôme? Possédé ou mort-vivant?

Avec sa main décharnée et son regard luisant « he holds him with his glittering eye», «he holds him with his skinny hand», il tient l’auditeur. Un auditeur qui craint que ce ne soit un esprit ou un mort vivant qui lui parle car malgré l’apparence vivante du corps, l’âme s’est envolée sur les chemins de non-retour.

«the ancient Mariner assureth him of his bodily life.»

«Death and life-In-Death have dice’d for the ship crew, and she winneth the Ancient Mariner»

La mort et la Vie-en-mort ont joué aux dès et la Vie-en- mort a gagné. La question qu’on se posera est alors : quelle sorte d’homme est celui, qui tel un spectre, son âme s’est envolée dans le royaume des morts, dans la «zone grise» de l’enfer./ gris de ciment (v8)   ( voir zone grise concept de primo Levi et la dominance du «grey» dans le poème de Coleridge :

« By thy long grey beard and glittering eye,

Now wherefore stoppest thou me?

« Hold off! unhand me, grey-beard loon! »

Gris = couleur du doute

  • Le doute : What manner of man art thou?/ Quelle sorte d’homme es-tu?/ se questo è un uomo

Doute/ questionnement/ sens anthropologique = réflexion sur la nature de l’homme revenant de la mort où resté dans les bras décharnés de la mort. Le statut anthropologique du survivant

L’exil du survivant sur la route des vivants qui crée en lui un désir irrépressible de raconter son histoire

  • « Il y a trois sortes d’hommes: les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. » (Platon)

Primo levi dans Il superstite, se compare au vieux marin de Coleridge. Tous deux partagent une compulsion à parler. (pulsion//poésie selon Levi)

2. Intertextualité et L’Enfer de Dante : «e mangia, e bee, e dorme, e veste panni»

«E mangio e bevo e dormo e vesto panni”.»

«Si je mange et je bois, je dors et suis vêtu.»

Ce vers achève l’épisode de Branca d’Oria : gentilhomme génois qui se trouve si profond dans l’Enfer pour avoir tué son beau-frère à qui il avait offert l’hospitalité. Pour punition, son âme est tombée dans la Tolomée, une immense citerne située dans la région du Cocyte

Bianca d’Oria, deuxième figure du survivant dans le poème de Levi.

Corps chez les vivants (dans ce monde) et âmes chez les démons de la mort.

  • Témoignage = vie essentielle de l’anima (souffle vital)

Le témoignage réconcilie l’âme et le corps

Conclusion

L’expression des sentiments de trahison et de honte envers ses compagnons à travers la pulsion de la parole du survivant et le mutisme du témoin.

Mode herméneutique avec recourt à l’intertextualité pour exprimer le sentiment trahi de responsabilité envers ses compagnons (compagnons des camps chez Levi, compagnon de la mer chez Coleridge, et hospitalité chrétienne chez Dante) et l’impossibilité de porter témoignage.

3 Replies to “Le survivant – Primo Levi”

  1. Bon jour,
    « … Il revoit le visage de ses compagnons, / Livide au point du jour, / Gris de ciment, Voilé par le brouillard,…  » Comment il peut revoir « le visage de ses compagnons  » si « voilé par le brouillard » ? Une tournure étrange.
    Max-Louis

    J'aime

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