Le coin littéraire

Le rideau cramoisi – Amour coupable, lieu de mort et scène de crime

Scroll down to content

Contexte historique et culturel – Quelques élément de biographie       

Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly est un recueil de six nouvelles, écrit dans un contexte historique et culturel qui se situe entre 1849 et 1874. Au cours de cette période nous assistons à une valse des régimes et des constitutions.

Cependant, l’Ancien Régime a marqué particulièrement la littérature aurevillienne,  comme étant un âge d’or à jamais perdu. Cela nous renvoie à l’âge de son enfance au sein d’une famille aisée, royaliste et janséniste, où il reçoit une éducation rigoriste et une initiation de futur militant catholique et monarchiste. Tous les régimes qui se sont succédés ont été vécu par l’auteur dans l’hostilité et le rejet, si l’on excepte sa campagne pour le rétablissement de l’Empire

La conscience qu’il avait de la pesanteur horrible de son siècle produit en parallèle un éveil amer des blessures d’enfance d’abandon. Enfant non désiré, sa mère lui reprochait sa laideur et son indiscipline et lui refusait son affection. Ainsi parmi une série de souffrances amoureuses, son premier amour déçu a été celui de sa mère.

Plus tard, cette conscience qu’il avait de son rejet par le monde développe proportionnellement un besoin insurrectionnel qui se transpose dans une écriture qui privilégie la révolte et la désobéissance. Constamment dérangé dans un monde dans lequel il est obligé d’adhérer, il sera celui qui dérange. Développant un mécanisme de défense contre la peur de l’étonnement et l’inquiétude, il sera celui qui étonne. Ayant conscience de la supériorité aristocratique de son esprit, il aura besoin de se différencier de la masse vulgaire. Il se réfugie alors dans le dandysme, qui est aussi une institution ancienne, comme transposition de son rejet de l’ordre établi et comme récupération de la peur dans la provocation et la dissimulation.

Le dandysme s’accompagne d’un goût prononcé pour des thèmes tabous, comme l’inceste et l’androgyne. Les constructions intellectuelles et religieuses de Barbey ont elles-mêmes un caractère androgyne. En effet, ses œuvres et plus particulièrement Les Diaboliques avaient été jugées comme étant scandaleuses et en flagrante contradiction avec ses pensées de catholique monarchiste. Évoquant de manière opaque, avec un style qui privilégie l’accumulation, l’excès dans l’expressivité et la superposition de sens, des thèmes tels que le mystère, le blasphème, le mensonge, la profanation, le crime, les exemplaires des diaboliques, devant la menace d’un procès ont été détruits pour « atteinte à la morale publique».

Il faut noter qu’avant sa conversion en 1855 où il se posa en ardent défenseur du catholicisme, il avait vécu une crise spirituelle et son séjour chez son oncle, Jean Louis Pontas-Duméril, médecin libéral et athée joua un grand rôle dans la trajectoire sinueuse de ses indécisions religieuses. Ce qui reflétera l’opposition constante dans son œuvre entre moralisme et immoralisme. En effet, ce dernier aime écrire pour faire scandale et pour retrouver l’équilibre dans la profanation.

Qui mieux que Barbey d’Aurevilly aurait excellé dans la conjugaison du verbe divin avec des personnages intenses qui tendent à réaliser en eux la coïncidence des contraires et la décharge de pulsions amorales, tout en développant un malsain plaisir de fouler aux pieds les choses les plus sacrées?

L’opposition est aussi présente dans le cheminement de ses pensées et leurs transpositions sur ses techniques romanesques. Lui, qui est réactionnaire par plusieurs aspects de sa pensée, s’avère être un grand précurseur du siècle suivant avec les brouillages idéologiques, les dissolutions de sens, les éclatements des points de vue narratifs, du temps, de l’espace et des personnages.

Le rideau cramoisi

Nous nous intéresserons dans notre analyse à l’étude de la première des six nouvelles, Le rideau cramoisi, qui par le titre uniquement nous donne la sensation de se perdre dans les jeux des reflets, des masques, des révélations lentement préparées et les mises en abyme dans Valognes endormi. Une aventure amoureuse et tragique prend lieu sous le premier Empire. L’histoire semble se confondre avec la nouvelle même, avec une esthétique narrative qui insère dans le récit du présent, l’émotion d’un récit du passé : lors d’une rencontre, au hasard, du narrateur et du vicomte de Brassard, une conversation s’entame dans une diligence qui s’est arrêtée accidentellement dans une ville qui dort au milieu de la nuit qui s’installe. Tout semble figé par la baguette des fées comme dans la forêt de la Belle-au-Bois dormant. Seule la fenêtre éclairée au rideau cramoisi réveille les songes du narrateur et devient l’ombre mystérieuse des souvenirs secrets du vicomte. Trente-cinq ans auparavant, Brassard était envoyé en garnison dans cette petite ville. Un jour, une jeune fille, Alberte, qui sort tout juste du pensionnat, arrive chez le couple de vieux bourgeois, de braves gens qui le logeaient chez eux. Une aventure secrète et énigmatique se noue entre le jeune couple. Un soir, Alberte, après avoir traversé la chambre de ses parents pour rejoindre le vicomte, meurt subitement dans les bras du vicomte.

Le récit de l’aventure se fait de manière parfois très lente, parfois trop accélérée afin de maintenir le suspens, mêlant ainsi passion et drame. Une fin tragique, qui est déjà suspectée par un lecteur complice, à travers plusieurs indices et allusions, éclate à la fin pour créer l’effet de choc et de surprise. Le dénouement ne met pas fin à l’attente anxieuse, bien au contraire, il nous laisse face à une zone obscure et des questions auxquelles le narrateur n’apportera pas de réponses : «Et après!, -lui dis-je. – Eh bien! Voilà- répondit-il, -il n’y a pas d’après!».

Une impression de déséquilibre et d’inachèvement, se crée avec un retour brusque au réel. L’ombre svelte d’une taille de femme passe derrière le rideau de cette même fenêtre avec une superposition claire du cadre vrai et du récit illusoire. S’agit-il de l’ombre d’Alberte? Tout juste après, le charme est rompu, la diligence repart et la vie reprend.

Comment à travers la construction narrative de l’œuvre et les traits du dandysme -les jeux de la dissimulation et de la provocation – cette chambre au rideau cramoisi deviendra le théâtre des amours coupables, lieu de la mort ou encore scène de crime?

  1. Construction narrative

La structure romanesque donnée au Rideau cramoisi est celle du mystère et du masque. Le titre même se compose de deux signifiés qui nous laissent deviner la trame de la nouvelle avec des informations présentes dans les champs sémantiques de l’étrange, du secret, du feu, de la passion et du drame. Derrière cette fenêtre et ces rideaux, se cachent des rêveries qui rappellent des thèmes baudelairiens dans Le spleen de Paris. De cette lumière tamisée, doit émaner des vies et des pensées, des intimités et des drames, des rêves mais aussi des réalités.

Dans la nuit figée et obscure, s’évanouit toute la société du second empire. Le silence et l’obscurité totale règnent là où dorment bourgeois, opprimés et révoltés. La seule vie qui se dégage de ce noir compartiment, émane de cette fenêtre éclairée au rideau cramoisi, de cette chambre qui a abrité il y a trente-cinq ans un dandy de l’ancien Régime. C’est la lumière de l’aristocratie déchue au milieu de «l’animalité fatiguée» qui attire le regard du narrateur et du vicomte, tous deux s’égarent dans les réminiscence du passé et invitent le lecteur-témoin à prendre part à ce cadre pour la confidence. Le premier narrateur nous donne des éléments biographiques de la vie du vicomte et nous décrit sa réaction devant la fenêtre au rideau cramoisi. Une vie de gloire militaire et de succès féminins, tout ce dont Barbey d’Aurevilly rêvait de vivre. Ce qui constitue une première digression dans l’organisation de la trame principale de la nouvelle. Le narrateur finit après par justifier le détour : « Mais que voulez-vous? Si le capitaine vicomte de Brassard n’avait pas été tout ce que je viens d’avoir l’honneur de vous dire, mon histoire serait moins piquante, et probablement n’eussé-je pensé à vous la conter».

Le narrateur intrigue de prime abord le lecteur et lui suggère une révélation «piquante» sur la vraie nature du Vicomte, une nature qui semble être restée jusqu’à présent cachée et que le cadre de la diligence enchantée invite à dévoiler, comme dans un conte de fées.

Un accident de voiture vient immobiliser le cadre de l’histoire pour instaurer un second ordre chronologique dans la narration et pour donner la parole au second narrateur où seul son récit du passé semble rester en éveil dans cette transposition du cadre illusoire sur le récit du réel. Cette transition se fera à travers la métaphore de la diligence figée :

« Un accident venait d’arriver à une des roues de notre voiture, et on avait envoyé chercher le charron qu’il fallut réveiller. Or réveiller un charron, dans une ville de province endormie, et le faire lever pour resserrer un écrou à une diligence qui n’avait pas de concurrence sur cette ligne-là, n’était pas une petite affaire de quelques minutes…Que si le charron était aussi endormi dans son lit qu’on l’était dans notre voiture, il ne devait pas être facile de le réveiller…»

L’immobilité de la diligence fait écho avec un sommeil profond proche de la mort et qui ouvre la voie vers un autre monde. Le sommeil et l’arrêt accidentel nous plongent donc dans l’onirique et le spirituel. Brassard laissera parler dans ce cadre propice aux confessions, son inconscient et son récit rejoindra la tradition romanesque du XIXème siècle qui manie bien les traits psychologiques des personnages.

Cependant, dans la nouvelle de Barbey toute l’approche psychologique portera sur le personnage de Brassard (le second narrateur), les autres personnages sont vus et décrits à travers le point de vue de ce dernier.  

Le premier trait de caractère que nous pouvons tirer de cette immobilité est l’inaction et la passivité du vicomte. Une passivité qui se fera remarquer tout au long de la nouvelle et qui contraste avec la brillante carrière de ce militaire brave et courageux.

Le premier narrateur le décrit ainsi : « il était pâle, non pas comme une mort…mais comme la Mort elle même»

S’ajoute donc à la passivité, une émotivité trahissant les codes de ce dandy qui considère toute émotion et tout étonnement comme inférieurs. Il ne croit pas comme le « niais de Goethe » que l’étonnement puisse être une position honorable pour l’esprit humain. C’est au dandy de surprendre et c’est dans l’étonnement que se cache la peur.

Le rythme de la nouvelle n’est pas uniforme. Il est fait de ralentissements, de retards et d’accélération selon l’effet que le conteur, entre horreur et fascination, cherche à produire.

La lenteur narrative du prologue place ainsi l’action dans le temps et l’espace et nous donne quelques détails sur la personnalité du vicomte tout en laissant percer une admiration singulière de la part de Barbey d’aurevilly pour cet homme extraordinaire qu’on a désigné jusqu’à présent par « le premier narrateur ». Son enthousiasme pour le personnage laisse peu de place au doute sur la véracité de ce qui a été dit ou décrit. Nous n’avons que le point de vue des deux narrateurs, les autres personnages restent une énigme et le lecteur ne se sent pas en droit de douter de la véridicité de l’ensemble des affirmations.

Le lecteur est pris d’abord dans le piège du silence : « Rien n’y trahissait la vie. Nul bruit n’en troublait le profond silence…si ce n’est le coup de balai, monotone et lassé, de quelqu’un (homme ou femme…on ne savait; il faisait trop nuit pour bien s’en rendre compte) qui balayait alors la grande cour de cet hôtel muet».

Ce silence ne passera pas inaperçu dans le reste de la nouvelle. Il sera incarné par le personnage d’Alberte. Il renvoie aux signifiances latentes et interpelle l’activité interprétative du lecteur-complice.

Nous pouvons, en tant que lecteurs, imaginer que derrière l’activité du balai, symbole phallique par excellence, renvoyant à l’activation de la sexualité des sorcières, qu’un drame mystérieux et diabolique se construira autour d’une passion sexuelle.

Une longue analepse où le vicomte assurera la deuxième narration à la première personne, vient rompre le silence et mettre fin aux digressions et à l’attente pour nous embarquer dans le déséquilibre anxieux que transmet l’histoire de Brassard. Une histoire qui occupera la quasi totalité du restant de la nouvelle sans compter les interruptions épisodiques du premier narrateur. Une fois l’histoire terminée, la parole reviendra à ce dernier qui conclura dans quelques mot la nouvelle et annoncera la reprise du voyage en diligence, sans pour autant apporter aucune réponse aux questions posées. Il n’y aura donc pas de dénouement véritable et l’œuvre reste ouverte avec une fin brutale.

2. Dandysme, dissimulation et provocation

L’œuvre ouverte, en elle-même, relève d’un caractère de modernisme avec le dandysme comme la meilleure manière de se distinguer, de rendre à la distinction de l’œuvre et de ses personnages la plénitude de son sens. Le rideau cramoisi s’oppose à tout type d’œuvre qu’on pourrait qualifier de classique. La nouvelle échappe aux normes et ne peut jamais être réduite à une seule interprétation tel le dandysme qui ne se réduit pas à «l’art de la mise» et à la recherche vestimentaire, ce qui est l’aspect le plus futile du dandysme et qui est pourtant à distinguer de l’excentrique. Si le dandysme a particulièrement retenu l’attention de Barbey d’Aurevilly c’est parce qu’il est le signe d’une prise de distance et d’une révolte par rapport à la société et à l’ordre préétabli. Le dandysme recrée l’aristocratie, refuse la trivialité et la médiocrité.

Ainsi, le paraître, l’élégance, le raffinement et l’obsession d’affirmer sa différence cache une impassibilité et une perte du caractère humain dans le but d’atteindre une immense supériorité sur le reste du monde. L’amour de la toilette trahit un amour du masque et un plaisir de dissimulation afin d’offrir au monde une apparence impeccable. Nous pouvons évoquer la coquetterie de Brassard qui passe des heures à se complaire dans son image. Le moindre détail lié à sa toilette est pensé et calculé minutieusement afin d’être divinement mis. Cette obsession de l’apparence peut relever une certaine féminité chez le dandy, une féminité caractéristique des personnages aurevilliens : « j’étais comme ces femmes qui n’en font pas moins leur toilette quand elle sont seules et qu’elle n’attendent personnes. Je m’habillais…pour moi. Je jouissais solitairement de mes épaulettes et de la dragonne de mon sabre, brillant au soleil […]».

D’un autre côté, le culte du paraître nourrit l’amour du masque et de l’imposture. Le dandy doit se cacher derrière une surface lisse et ne rien laisser transparaître de l’intérieur. Le motif du jeu des artifices est là pour piquer la curiosité de l’autre, pour intriguer, surprendre et soulever des questions qui resteront sans réponses.

Nous pouvons noter dans le personnage du vicomte les limites du dandysme, ce dernier apparaît moins dandy, il était trop passionné, trop éloquent pour rester longtemps impassible. Il n’a pas su garder son sang froid dans différentes circonstances : ses souvenirs devant la fenêtre au rideau cramoisi, face à la virilité et l’aplomb d’Alberte et enfin face à sa découverte macabre. Barbey nous dit à la fin de la nouvelle : « Il se tut encore, ce dandy qui m’avait raconté, sans le moindre dandysme, une histoire d’une si triste réalité ».

Une terreur instinctive s’empare de lui face à l’impassibilité de la jeune Alberte, qui même dans sa mort effraie par son effroyable et mystérieux silence. C’est dans son personnage féminin que sera projeté l’idéal non atteint du dandysme. Elle est comparée à l’Infante à l’épagneul de Vélasquez :

« Mais cet air…qui la séparait, non seulement de ses parents, mais de tous les autres, dont elle semblait n’avoir ni les passions, ni les sentiments, vous clouait de surprise, sur place…l’Infante à l’épagneul, de Vélasquez, pourrait, si vous la connaissez, vous donner une idée de cet air-là, qui n’était ni fier, ni méprisant, ni dédaigneux, non! Mais tout simplement impassible, car l’air fier, méprisant, dédaigneux, dit aux gens qu’ils existent, puisqu’on prend la peine de les dédaigner ou de les mépriser, tandis que cet air-ci dit tranquillement : «Pour moi, vous n’existez même pas». 

La remise en question des origines de la jeune fille peut être entendue comme une remise en question de ses origines bourgeoises et de la distinction aristocratique de son esprit mais aussi comme une remise en question des liens de parenté de Barbey avec sa famille, comme étant un enfant rejeté et non désiré.

Nous assisterons également à une inversion des sexes. C’est la jeune fille qui séduit en premier le vicomte malgré une apparente froideur et une politesse des plus sobres dues à une éducation rigoureuse. La présence des parents de la jeune fille et les discussions inintéressantes au cours des dîners qui laissent voir les valeurs de l’éducation bourgeoise, ne sont là que pour préparer un cadre propice aux surprises, aux dangers de la transgressions des règles de la société et à la fin de la nouvelle, à la crainte de l’éclatement du scandale.

« un soir, il y avait à peu près un mois que Mlle Alberte était revenue à la maison, et nous nous mettions à table pour souper. Je l’avais à côté de moi, et je faisais si peu d’attention à elle que je n’avais pas encore pris garde à ce détail de tous les jours qui aurait dû me frapper : qu’elle fût à table auprès de moi au lieu d’être entre sa mère et son père, quand, au moment où je dépliais ma serviette sur mes genoux…non, jamais je ne pourrai vous donner l’idée de cette sensation et de cet étonnement ! je sentis une main qui prenait hardiment la mienne par-dessous la table. Je crus rêver…ou plutôt je crus rien du tout…je n’eus que l’incroyable sensation de cette main audacieuse, qui venait chercher la mienne jusque sous ma serviette! Et ce fut inouï autant qu’inattendu! Tout mon sang, allumé sous cette prise, se précipita de mon cœur dans cette main, comme soutiré par elle, puis remonta furieusement, comme chassé par une pompe, dans mon coeur! Je vis bleu…mes oreilles tintèrent. Je dus devenir d’une pâleur affreuse. Je crus que j’allais m’évanouir…que j’allais me dissoudre dans l’indicible volupté causée par la chair tassée de cette main, un peu grande, et forte comme celle d’un jeune garçon.»

Une passion amoureuse prend naissance dans le danger, le mystère et l’étonnement. Alberte est décrite à travers un champ lexical qui renvoie aussi bien à la virilité qu’à l’hérésie; deux traits qui semblent aller de pair chez le personnage de la jeune fille, car jouissance et démence semble étroitement liées : «main audacieuse/ cette main un peu grande, et forte comme celle d’un jeune garçon/ cette folle main/ main étreignant la mienne avec despotisme/ Sur sa bouche, je vis passer de la démence!»

Brassard s’exclame : « Est-elle effrontée? Est-elle folle?» mais c’est sa fougue, son audace et son aplomb qui le surprennent plus que la folie. Dans ce comportement, il y avait une telle vivacité, une telle assurance, capables de surprendre un si brave militaire, au risque de mettre en péril son statut d’homme et sa virilité. Alberte est, considérée comme son égale : « nous sommes deux hommes, et nous pouvons nous parler comme deux hommes»/Aussi ne fut-ce pas une femme qui fut prise ici : ce fut moi!/ Ce fut bien plus elle qui me prit dans ses bras que je ne la pris dans les miens

Pour échapper à ses souffrances identitaires narcissique, Brassard se réfugie dans le langage militaire : «arme, messes militaires/ nous dormions sur ce canon chargé. Nous n’avions pas la moindre inquiétude en faisant l’amour sur cette lame de sabre posée en travers d’un abîme, comme le pont de l’enfer des Turcs!

La mention de l’enfer est très présente dans la nouvelle, tantôt comme un signe de punition ou de châtiment divin et tantôt pour décrire les bains brûlants du désir qui l’emportent face à une Alberte diaboliquement désirable et provocante : «l’enveloppement le plus chaud, immenses lames de feu, l’un de ces bains insupportablement brûlants, les brasiers de l’enfer/ «elle me tenait éveillée, cette Alberte d’enfer, qui me l’avait allumé dans les veines, puis qui s’était éloignée comme l’incendiaire qui ne retourne pas même la tête pour voir son feu flamber derrière lui!»

Comme dans tout le recueil des diaboliques, la femme est représentée comme une créature diabolique qui invite aux plaisirs de la chair. C’est toujours la femme qui séduit en premier et qui condamne sa victime à sa perte. Ici dans le Rideau cramoisi, c’est bien Alberte qui initie le jeune Brassard à la dépravation : « je ne me donnais pas d’horreur factice pour la conduite de cette fille d’une si effrayante précocité dans le mal. D’ailleurs, ce n’est pas à l’âge que j’avais, ni même beaucoup plus tard, qu’on croit dépravée la femme qui – au premier coup d’oeil -se jette à vous!» 

La femme est considérée par Barbey comme une créature possédée par le diable. Le satanisme, comme infraction de l’ordre, prend la forme d’un fil narratif continu. Alberte est restée un mystère non résolu pour Brassard, elle est décrite comme une femme-sphinx, cela ajoute à l’ambiance inquiétante, un culte des images et des symboles.

La chambre qui accueille la passion amoureuse du couple est le meilleur exemple d’ambiguïté, mis au service d’une esthétique de l’étrange et du mystère :

«C’était une chambre de ce temps-là – une chambre de l’Empire, parquetée en point de Hongrie, sans tapis, où le bronze plaquait partout le merisier, d’abord en tête de sphinx aux quatre coins du lit, et en pattes de lion sous ses quatre pieds, puis, sur tous les tiroirs de la commode et du secrétaire, en camées de faces de lion avec des anneaux de cuivre […] le grand canapé de maroquin bleu dont je vous ai tant parlé…à tous les angles de cette chambre d’une grande élévation et d’un large espace, il y avait des encoignures en faux laque de chine, et sur l’une d’elles on voyait, mystérieux et blanc, dans le noir du coin, un vieux buste de Niobé» 

Une atmosphère d’ «inquiétante étrangeté» se dégage de ce cadre qui donne une autre vison symbolique de la mort d’Alberte à la fin de la nouvelle.

3. Théâtre des amours coupables, lieu de la mort, scène de crime

Devant une mort soudaine et inexpliquée qui crée un effet de surprise, face à un cadre étrange et mystérieux qui nous plonge dans un phénomène angoissant, si on ajoute à cela la fuite du vicomte, nous, en tant que lecteurs, nous sommes contraints à imaginer, à comprendre et à interpréter. Le dénouement lacunaire ou même absent, nous pousse à tout remettre en question et à douter de tout. Nous repartirons de zéro pour construire sur un fond de non-dits des pistes qui nous mèneraient peut-être à résoudre la mort de la jeune Alberte. Nous commencerons par étudier tous les éléments présents dans le lieu du décès.  

Lieu du décès, scène de crime

Nous commencerons par étudier la couleur cramoisi du rideau qui renvoie métaphoriquement à la passion amoureuse, à l’idée du péché et d’enfer. Cette couleur renvoie néanmoins à des symboles latents dans la nouvelle qui sont le sang, le vampirisme et le crime. Nous évoquerons Brassard dans ses tentatives de ressusciter Alberte : «Ma bouche fut impuissante à attirer sur ce cou-de-pied cambré et charmant la plaque de sang que j’aimais souvent à y mettre, comme une rosette ponceau  

Au rouge cramoisi du rideau s’ajoutent les couleurs flamboyantes des meubles de la chambre de Brassard : le merisier, le cuivre doré. À ces couleurs chaudes, s’oppose par ailleurs, le bleu froid du canapé qui a abrité le cadavre de la jeune fille. Ce mélange de couleurs chaudes et froides n’est pas complètement innocent, il symbolise même la nature feu et glace d’Alberte.

Outre les couleurs, les éléments du mobilier sont chargés d’un grand pouvoir de suggestion : les figures de sphinx et de lions agissent comme une représentation fantasmatique d’Alberte. Brassard ne dit-il pas de sa maîtresse qu’elle lui paraissait plus sphinx, à elle seule, que tous les Sphinx? Le décor devient alors de manière sinistre et lugubre, l’extension du personnage de la jeune fille.

Complexe œdipien – inceste

Cependant, un détail d’une extrême importance, le «vieux buste de Niobé» nous renvoie à l’image de la mère de Barbey. Nous en conclurons donc que ces éléments et objets présents dans la chambre qui a réuni le jeune couple, sont une transposition de l’image maternelle. Alberte devient une extension de la figure maternelle et les amours prennent une toute autre dimension. Nous parlerons maintenant d’une relation incestueuse. La froideur et l’impassibilité de cette femme sphinx réveille une douleur infantile et narcissique. Le halo de mystère qui entourait Alberte renvoie donc à un mystère enfantin non résolu, celui de la mère. La narration se construit dès lors autour du complexe œdipien et les lieux, les êtres et les choses sont entourés d’une poétique désormais criminelle.

La mort subite d’Alberte peut être interprétée comme un meurtre motivé par un désir de vengeance devant cette figure maternelle peu aimante.

La conduite du récit suit maintenant un récit de crime et d’enquête. Nous revenons sur l’esthétique de l’opposition entre feu et glace, chaleur et froideur pour trouver le lien entre l’opposition de l’image oxymorique de la madone-prostituée. En effet Alberte au début est décrite comme une jeune fille froide et bien éduquée, sortie tout droit du pensionnat : « elle me parut une jeune fille bien élevée, sans affectation, habituellement silencieuse, qui, quand elle parlait, disait en bons termes ce qu’elle avait à dire, mais qui n’outrepassait jamais cette ligne-là/ il n’y eut entre nous que la politesse la plus froide, la plus sobre de paroles. Elle n’était pour moi qu’une image qu’à peine je voyais/ elle me fit enfin l’honneur de me regarder avec deux yeux noirs, très froids». Peu après dans le récit, elle devient une séductrice diablement provocante et une maîtresse fougueuse et passionnée. Sa mort symbolise une rêverie sexuelle qui s’inverse en un rêve de punition de s’être épris symboliquement de sa mère. L’interdit dans la nouvelle est traduit par la mort mais aussi par la peur de la castration : « cette histoire, qui a été un événement, mordant sur ma vie comme un acide sur de l’acier, et qui a marqué à jamais d’une tache noire tous mes plaisirs de mauvais sujet..».

Virilité mise à l’épreuve

Le fantasme de puissance virile, compensation d’échecs inavoués, tourne en «horreur rêveuse». C’est la peur de l’impuissance, de l’homosexualité latente qui surgit à la lumière du jour. Brassard n’a-t-il pas avoué : « aussi ne fut-ce pas une femme qui fut prise ici : ce fut moi!/ « nous sommes deux hommes, et nous pouvons nous parler comme deux hommes…». Il semble ne pas être prêt à pardonner cette Alberte qui a possédé toute son âme tel un diable et qui a entaché ses jeunes années par la mise en épreuve de sa virilité par la tâche noire symbolique de la castration : «c’était la tête de cette énigmatique Alberte que je dessinais, c’était le visage de cette diablesse de femme dont j’étais possédé, comme les dévots disent qu’on l’est du diable.» 

La gorgée de bonheur que lui procure Alberte tourne rapidement au supplice et le désir trompé devient de la haine. Ses yeux d’une froide noirceur impassible et son indifférence ont mis le vicomte dans tous ses états, tantôt la suppliant, tantôt la cherchant éperdument. En tant que dandy, il s’est laissé transporter par l’émotion et l’étonnement et par là même, il a trahit ses propres principes. Il n’est pas prêt à pardonner cette Alberte pour tout ce qu’elle lui a fait subir et cela pourrait bien être un motif de meurtre et diriger la scène finale de la nouvelle vers une scène de crime délibéré. Le vicomte n’a-t-il pas exprimé haut et fort sa haine envers sa maîtresse :

«Ah! L’agacement finit par être trop aigu ! le désir trompé devint de la haine. Je me mis à haïr cette Alberte, et, par haine de désir trompé, à expliquer sa conduite avec moi par les motifs qui pouvaient le plus me la faire mépriser, car la haine a soif de mépris. Le mépris, c’est son nectar, à la haine! «coquine lâche, qui a peur d’une lettre!» me disais-je. Vous le voyez, j’en venais aux gros mots. Je l’insultais dans ma pensée, ne croyant pas en l’insultant la calomnier. Je m’efforçai même de ne plus penser à elle que je criblais des épithètes les plus militaires, quand j’en parlais à Louis de Meung, car je lui en parlais!» 

L’étreinte mortelle et le baiser de la mort

Brassard semble être le premier suspect de la mort d’Alberte. Dans son désir de puissance virile, nous pouvons dire qu’il s’est montré peu délicat avec sa maîtresse. En usant de son savoir militaire, leur amour se conjugue dans la force et la brutalité des armes : « je plantai sur ces belles lèvres rouges et érectiles le robuste et foudroyant baiser du désir triomphant et roi!» Nous pouvons relever plus loin une métaphore de l’acte criminel dans une étreinte de la mort ou Brassard cherche à défier son amante, dans un jeu de jouissance horrible et macabre, afin de ne pas paraître moins homme :

 «Nous sommes deux hommes, et nous pouvons nous parler comme deux hommes…J’avais l’expérience des spasmes voluptueux d’Alberte, et quand ils la prenaient, ils n’interrompaient pas mes caresses. Je restais comme j’étais, sur son cœur, attendant qu’elle revînt à la vie consciente, dans l’orgueilleuse certitude qu’elle reprendrait ses sens sous les miens, et que la foudre qui l’avait frappée la ressusciterait en la refrappant.Mais mon expérience fut trompée.»

Une fois Alberte morte, il cherche à la ressusciter dans une effrayante corrélation entre désir et mort, avec le langage militaire qui revient constamment dans la nouvelle : « J’avais des armes plein ma chambre. Je pris un poignard, et j’en labourai le bras d’Alberte à la saignée. Je massacrai ce bras splendide d’où le sang ne coula même pas.»

Une cause médicale du décès qui fausse la piste du crime

En se trouvant face au cadavre d’Alberte, Brassard ne peut pas cacher sa peur et sa fuite le rend encore plus suspect. Il essaye alors de trouver des causes médicales au décès. Il s’est plutôt orienté vers une maladie de poitrine dû au froid : «Je les réchauffais, ces pieds glacés pour moi, qui peut-être ramassaient, pour moi; en sortant d’un lit chaud, quelque horrible maladie de poitrine…» mais la description sinistre et sadique du cadavre font de lui le premier suspect de sa mort. Amour et mort vont de pair et sont étroitement liés : Alberte, cette nuit-là, était plus silencieusement amoureuse que jamais. Tout à coup, je ne l’entendis plus. Ses bras cessèrent de me presser sur son cœur/  Je la regardai comme elle était, liée à moi, sur le canapé bleu, épiant le moment où ses yeux, disparus sous ses larges paupières, me remontraient leurs beaux orbes de velours noir et de feu; où ses dents, qui se se serraient et grinçaient à briser leur émail au moindre baiser appliqué brusquement sur son cou et traîné longuement sur ses épaules, laisseraient, en s’entrouvant, passer son souffle. Mais ni les yeux ne revinrent, ni les dents ne se desserrèrent…Le froid des pieds d’Alberte était monté jusque dans ses lèvres et sous les miennes…/ Il n’y avait rien! Rien au pouls, rien aux tempes, rien aux artères carotides, rien nulle part…que la mort qui était partout, et déjà avec son épouvantable rigidité!

Conclusion

En guise de conclusion nous pouvons dire que Le rideau cramoisi appartient à la tradition du roman noir et du conte cruel. Devant les secrets et les illusions, les masques et les rêves, les peurs et les fuites, le lecteur complice, devient lecteur témoin et lecteur enquêteur. En tant qu’ « œuvre ouverte », elle invite à une intervention interprétative de la part de ses destinataire et de son «lecteur modèle». ce dernier doit remplir les espaces vides laissés par les jeux de la dissimulation et du non-dit.

L’enquête policière ne cherche pas ici uniquement à découvrir le mal et le crime dont l’homme est capable; c’est la réalité cachée de la société et des courtoisies mondaines qui éclate au grand jour. La structure temporelle du récit laisse place au jeu et à la confusion. Les notions se brouillent et l’apparition de l’ombre svelte d’une taille de femme matérialise le jeu sur le temps retrouvé, le passé aboli, le retour à l’image initiale. Enfin, nous pouvons considérer Barbey d’Aurevilly comme un précurseur d’une tendance du roman policier, sauf qu’ici l’enquête policière ne se base pas sur la logique positiviste qui risque d’éteindre toute émotion. Dans l’œuvre de Barbey, il faut préserver l’émotion et surtout l’intuition.

Bibliographie

Œuvre étudiée

Barbey d’Aurevilly Jules, Le rideau cramoisi; édition présentée, établie et annotée par Jacques Petit, Paris, Gallimard, 2018.

Critiques et ouvrages théoriques

-Auraix-Jonchière Pascale, Caillet Vigor, La brièveté, Paris, Lettres modernes Minard, 2017.

– Boucher Jean-Pierre, Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly : une esthétique de la dissimulation et de la provocation, Montréal, Les Presses de l’Université du Québec, 1976

-Dubois Jacques, Le roman policier ou la modernité, Paris,Armand Colin, 2005.

Eco Umberto, Lector in fabula, Milano, Bompiani,1986.

  L’œuvre ouverte, Paris,Points, 2015.

Glaudes Pierre, Esthétique de Barbey d’Aurevilly, Paris : Éditions Classiques Garnier numérique, 2009.

-Petit Jacques, Essais de lectures des « Diaboliques » de Barbey d’Aurevilly, Paris, Lettres modernes, Minard, 1974.

-Schiffer Daniel Salvatore, Le dandysme : dernier éclat d’héroïsme, Paris, Presses universitaires de France, 2010.

-VANONCINI André, Le roman policier, Paris, Presses universitaires de France, 1993.

Articles

– Frigerio Vittorio, « Le Rideau cramoisi » de Jules Barbey d’Aurevilly: une esthétique de l’opposition, in Nineteenth-Century French Studies,Vol. 23, No. 3/4 (Spring—Summer 1995), pp. 441-450

-Riera Brigitte, « Représentations de la femme dans le Rideau cramoisi de Barbey d’Aurevilly», Le français aujourd’hui, 2008/4 (n° 163), p. 57-64.URL : https://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2008-4-page-57.htm

– ROMEYER DHERBEY Gilbert, L’INQUIÉTANTE ÉTRANGETÉ DE JULES AMÉDÉE BARBEY D’AUREVILLY, in Archives de Philosophie, Vol. 53, No. 4 (OCTOBRE-DÉCEMBRE 1990), pp. 573-587

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :