Le coin littéraire

Primo Levi : Témoigner, survivre, traduire

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  • Se souvenir, témoigner et traduire

[…]c’est justement, disait-il, parce que le Lager est une monstrueuse machine à fabriquer des bêtes, que nous ne devons pas devenir des bêtes; puisque même ici il est possible de survivre, nous devons vouloir survivre, pour raconter, pour témoigner; et pour vivre, il est important de sauver au moins l’ossature, la charpente, la forme de la civilisation.

Le témoignage pour Primo levi doit prendre un ton grave et véridique qui consiste en une déposition devant le tribunal de l’histoire, des contemporains et des nouvelles générations. Tout le monde doit savoir ce qui s’est passé dans le Lager. Témoigner de façon fidèle et complète est un devoir. Le seul devoir qui reste pour le survivant est  de se poser comme témoin sans concession aucune. Si le rescapé est revenu de la mort c’est uniquement pour se souvenir, pour faire travailler sa mémoire rétinienne et sensorielle et pour parler de ce qu’il a vu et entendu sans omettre le moindre détail, sans omettre de souligner pour autant les limites du langage et du récit. Car si le Lager est une initiation funèbre à la déshumanisation et une monstrueuse machine à construire des bêtes, l’après-Auschwitz est une prison linguistique où le besoin de témoigner se heurte à la violence de l’incompréhension et de l’intraduisible. Pour celui qui revient de la mort, sa présence demeure fantomatique. Son apparition en tant que spectre parmi les vivants, parmi ceux qui n’étaient pas là est encore plus douloureuse. Dans une société désireuse de se reconstruire après la guerre, de revenir à la normalité, de plonger dans l’oubli, parler des camps devant l’autre, l’antithétique par essence, qui n’a pas été là et que le hasard lui a épargné la malédiction d’être né, ne relève pas du «savoir-vire», comme est le fait de parler des chambres à gaz à Auschwitz devant les nouveaux venus.

Confronté à une deuxième mort, traduire, pour un sujet oublié par le corps social l’expérience indicible des camps, revient à se traduire soi-même, à comprendre son propre verbe agonisant et à faire en sorte que les images propres à sa langue ne se perdent pas. Il faudrait que ce «noyau intraduisible» soit retraduit, réécrit, pour enfin passer outre la violence du passage d’un système linguistique à un autre. Traduire le Lager devient donc un synonyme de survie. Cependant il y a différentes réactions chez les rescapés, face aux souvenirs. Il y a ceux qui racontent tout pour lutter contre l’oubli et faire un travail de distanciation avec la douleur et il y a ceux qui vivent le souvenir dans l’inhibition et la paralysie de la douleur et qui peinent à se laisser travailler leur traumatisme inconscient par le langage.

Dans Non à l’oubli, Primo Levi fait partie de ceux qui ont décidé de dire non à l’oubli qui condamne l’humanité à refaire toujours les mêmes erreurs, ce qui n’est pas le cas du personnage d’Alberto qui désire que sa souffrance meure avec lui :

« Mais moi, j’ai toujours été gagné par la fièvre de raconter et lui a toujours refusé de le faire. Il n’est pas le seul. Parfois, c’étaient les proches qui empêchaient les survivants de parler. Ils les considèrent comme gênants, parfois ennuyeux, car ils avaient le tort de raviver la souffrance…»

Avec des yeux impassibles devant la violence politique et la difficulté de communiquer, Alberto réussit à se souvenir d’un élément douloureux et métaphorique. Il murmure tout bas comme pour lui-même : « Il arrivait souvent de tomber dans la boue. Elle était partout. Il fallait faire très attention à ne pas tomber, à ne pas se salir. Un homme à terre est un homme en péril». Tous ceux qui ont connu les camps connaissent l’initiation à la déchéance humaine avec le symbole de la boue, ce symbole qui salit honteusement un corps et une âme meurtris. Dans Si c’est un homme, l’image de «celui qui peine dans la boue/ Qui ne connaît pas de repos/ Qui se bat pour un quignon de pain/ Qui meurt pour un oui pour un non » est bien présente.

 Devant ce vécu qui crucifie, chaque mot peine à sortir, chaque verbe reste emprisonné et enfoui dans le dédale d’un quelconque inconscient. Alberto disait : « je ne suis pas de ceux qui font les choses pour pouvoir les raconter ensuite. Dire ce que je n’ai pas décidé de vivre est encore plus difficile…Je n’aime pas les mots compliqués, les mots tout court d’ailleurs. Je n’ai jamais appris à les manier et le souvenir de ce que j’ai vécu est restée tapi derrière mes yeux, au fond de ma gorge, dans le creux de ma poitrine» 

Dans sa rencontre avec la violence politique, l’homme subit une effraction physique et psychique désubjectivante , les répétions traumatisantes des souvenirs convertissent le rescapé en un corps-mémoire qui réduit les temporalités à un présent d’horreur intraduisible et indicible. Seuls les traumatismes échappent aux mâchoires de l’oubli, créant des mécanismes de non-oubli, qui sont tragiquement vécus par le souhait constant d’oubli : refoulement, démenti, effacement des traces. Les effets de la violence engendrent des enfouissements, des incidences insupportables comme des

amnésies pathologique. Car comment trouver l’équation adéquate entre le désir d’oublier ressenti par les victimes et la nécessité vitale de se souvenir? Paradoxalement, il faut se souvenir pour oublier et oublier pour se souvenir autrement. L’oubli fonde donc un rapport ambigu avec la mémoire traumatique. Si le vécu des événements traumatiques suscite le désir de tout oublier, qui est une des réactions cliniques des plus normales, l’exil que ressent celui qui parle le langage incompréhensible de l’outre-tombe, transporte au plus haut point, la peur de tout oublier. Peur encore accentuée quand la politique d’accueil insiste à rendre cet «étranger» invisible :

«Certains de mes amis que je ne discerne pas très bien et de nombreuses autres personnes. Tous sont en train de m’écouter […]. C’est une jouissance intense, physique, inexprimable que d’être chez moi, entouré de personnes amies, et d’avoir tant de choses à raconter : mais je ne peux pas ne pas m’apercevoir que mes auditeurs ne me suivent pas. Et même, ils sont totalement indifférents : ils parlent confusément d’autre chose entre eux, comme si je n’étais pas là. Ma sœur me regarde et s’en va sans mot dire»

Un double cauchemar est donc vécu pendant et après l’expérience concentrationnaire. Qui prêtera foi aux récits des survivants? Qui pourra comprendre la langue des damnés et des oubliés? Et si la vérité est beaucoup trop violente, beaucoup trop terrible et offensante pour celui que le hasard n’a pas mis là-bas? Simone Veil n’a-t-elle pas dit : Peut-être aurait-il fallu que nous disions les choses avec plus de précaution ? ». L’ « Understatement» est une manière possible de faire une nouvelle lecture de la vie au Lager, de réécrire d’une manière infidèle les faits. Borges ne nous a-t-il pas dit que seul l’infidélité du traducteur devrait nous intéresser et que toute trahison est nécessaire?

Dans son poème «le chant du corbeau», Primo Levi se définit comme celui qui est venu porter « la mala novella » avec son retour en Italie traumatisant de survivant

«je suis venu de loin, de très loin,

Pour t’apporter une triste nouvelle.

J’ai franchi la montagne

J’ai transpercé le nuage bas,

J’ai reflété mon ventre dans l’étang,

J’ai volé sans trêve ni repos,

Des milles et des milles sans repos,

Pour trouver ta fenêtre,

Pour trouver ton oreille,

Pour t’apporter la mauvaise nouvelle»  

Le discours du survivant est marginalisé et est vécu par l’isolement et l’incompréhension d’une société italienne qui veut désormais passer, et trop vite, à autre chose. On a besoin maintenant de vivre.

« je suis muet, je n’ai qu’un langage de plante

 Pour toi difficile à comprendre, homme.

 C’est un langage désuet,

Exotique, car je viens de très loin,

 D’un pays cruel

Plein de vent, de volcans, de venins.»

Le désir de se reconstruire est aussi le même en France avec le refus des maisons d’édition de publier les récits des survivants.

Le vieux marin trouble-fête de Coleridge revient dans l’œuvre de Primo levi comme la figure de l’autre venant de l’au delà qui a besoin, qui a le devoir de raconter ses récits de mort à tout le monde mais la dimension des massacres est d’une cruauté poussée si loin que le public rejette et repousse, préférant rester dans le déni.

La prédiction cynique des SS surgit encore du fond du désespoir :

«De quelque façon que cette guerre finisse, nous l’avons déjà gagnée contre vous; aucun d’entre vous ne restera pour porter témoignage, mais même si quelques-uns en réchappaient, le monde ne les croira pas. Peut-être y aura-t-il des soupçons, des discussions, des recherches faites par les historiens, mais il n’y aura pas de certitudes parce que nous détruirons les preuves en vous détruisant. Et même s’il devait subsister quelques preuves, et si quelques-uns d’entre vous devaient survivre, les gens diront que les faits que vous racontez sont trop monstrueux pour être crus : ils diront que ce sont des exagérations de la propagande alliée, et ils nous croiront, nous nierons tout, et pas vous. L’histoire des Lager, c’est nous qui la dicterons.»

Mais par bonheur, la machine nazie s’est avérée imparfaite, malgré la suppression des preuves matérielles des exterminations en masse, la voix de Primo Levi s’élève haut et fort avec une poétique de la mémoire dans une nécessité de débabélisation du langage de la souffrance et de l’humiliation des coups reçus par les kapos. La violence, la faim, la soif, la fatigue, le froid, la peur et la boue, le sentiment de honte étaient le seul langage compréhensible dans les camps. Mais le sentiment de faute coïncide même avec la liberté reconquise et emprisonne le rescapé dans la honte : la honte de la boue, de la saleté endurée, de la promiscuité, de l’abaissement, de l’initiation macabre à la déshumanisation avec l’épreuve de la nudité et la funèbre science des numéros. Mais aussi la honte d’avoir volé le pain de ses propres camarades pour ne pas mourir de faim, la honte de n’avoir rien fait, la honte d’avoir manqué au devoir de solidarité qui surgissent constamment dans la conscience de celui qui est resté en vie. L’heure de la libération n’est ni joyeuse ni insouciante, elle sonne sur un fond tragique de massacre et d’auto-accusation : « les rescapés n’auraient pas eu beaucoup de motifs d’éprouver de la honte mais malgré tout la honte était là».

Mais la plus grande honte est celle d’être là aujourd’hui, d’être resté en vie, d’avoir pris la place d’un autre.

Primo Levi nous disait dans Les naufragés et les rescapés : « j’étais marqué d’un signe, un élu : moi, le non-croyant, et encore moins croyant après Auschwitz, j’étais un être touché par la Grâce, un de ceux qui a été sauvé. Et pourquoi justement moi? On ne peut le savoir, me répondit-il. Peut-être afin que tu écrives, et, en écrivant, portes un témoignage»

Alors si Primo Levi avait survécu c’est pour se disculper d’être là et pour porter témoignage. C’est le seul et unique devoir dans l’espoir de pourchasser les esprits de l’au-delà, les spectres du présent et pour se purger du sentiment de l’auto-culpabilisation.

Si la langue reste opaque et difficile à traduire, Primo Levi va recourir à des procédés propres à lui pour faire de la condition du survivant, une condition transcendante et universelle.

  •  Clair – obscur

«Le dicible est préférable à l’indicible, la parole au grognement animal»

Avant de parler de l’histoire de Primo Levi en tant que traducteur et écrivain, il est judicieux de parler de sa carrière de chimiste. Il dit devoir tout à son ex-métier. À part le fait qu’il lui a sauvé la vie dans les camps, il est écrivain parce qu’il est chimiste. Cette osmose entre l’ancien et le nouveau métier vient du fait que la chimie est l’art de séparer, de peser et de distinguer, trois tâches nécessaires à celui qui se propose de décrire des faits réels ou imaginaires. Dans son cas, en tant que témoin, les limites entre fiction et réel se brouillent, car l’horreur de la réalité dépasse de très loin la fiction et elle ne peut être crue comme étant vraie, que parce qu’elle est traduite et lue en fiction. Dans les camps de la mort, l’écrivain et le chimiste sont confrontés à une matière brute et première, qui constitue à la fois, une douloureuse et salutaire expérience. Les choses vues et faites au Lager sont une mine de matériaux, de faits et d’émotions à raconter. Sans ces matériaux, le chimiste ou l’écrivain travailleraient à vide, ces deux métiers requièrent une activité créatrice qui consiste à produire et à transformer, tout en se mesurant à la matière, au risque de gagner ou de perdre contre elle. Il faut veiller à ce que la forme produite soit accessible et agréable au «client» ou au lecteur qui la lira.

Nous citons dans Le métier des autres :

« À force de pénétrer la matière, de chercher à en connaître la composition et la structure, d’en prévoir les propriétés et les réactions, le chimiste finit par acquérir un insight, une tournure d’esprit concrète et concise, le désir constant de ne pas s’arrêter à la surface des choses.»

Dans un laboratoire ou une usine, «filtrer», «distiller», «cristalliser» sont des gestes accompagnés de merveilleuses émotions d’observation, de perception et d’épuration chimiques mais aussi métaphoriques qu’on trouvera plus tard dans le langage. En effet le projet de Primo Levi a été de montrer que l’homme de science et l’homme de lettres parlent la même langue et que ces «deux cultures» s’entraînent l’une l’autre.

On peut qualifier l’écriture de Primo Levi de scientifique, proche plus tôt du clair que de l’obscur. Pour «leggere la vita», il faut privilégier la lecture limpide et transparente et n’imposer point de limites et de règles à toute création littéraire. L’œuvre doit lire et inspirer la vie. Une écriture claire présuppose un lecteur complètement conscient, tâche difficile car chacun de nous traîne avec lui un double fantomatique, un  doppelgänger qu’il ne saura désigner et se regarder clairement. Cette source de connaissance qui nous vient entre-autre du langage du cœur est inéluctable et doit être acceptée et exprimée dans le langage obscur propre à chacun. Cependant, cette forme d’expression ne doit pas être privilégiée au dépend du conscient et de l’explicite. La tâche de Primo Levi en tant que traducteur est de dégager l’ombre, le schatten qui embrouille et entoure ce doppelgänger. Le but du langage est avant tout de communiquer et se doit d’être compréhensible et intelligible. Certes, il nous arrive parfois de parler, non pour communiquer mais pour libérer une tension, une peine ou une joie. Les hurlements, les gémissements, les rires sont des formes du langage utiles à l’individu mais pour le lecteur, ils restent des résonances primitives aux limites de l’ineffable, du «grognement animal». Et celui qui cherche à écrire pour ne pas être compris, se plaît dans l’obscurité meurtrière, dans le culte du surhomme et du mépris du lecteur. Primo Levi voit dans l’ineffable l’origine du fascisme et de l’auto-exclusion.

L’obscurité est qualifiée selon lui comme «un prêt-à-mourir», «un non-vouloir-être», «un fuir-le-monde». Pour cela, il cite l’exemple de Celan dans son Todesfuge. Il ne considère pas son écriture comme un mépris pour le lecteur mais bien comme un reflet de l’obscurité de son propre destin comme rescapé des camps de la mort. Il compare ses mots à un râle d’un moribond dont le message se perd dans le bruit. Pour Primo Levi, tant que nous sommes vivants nous avons pour tâche d’écrire comme si nous n’étions jamais seuls. La principale responsabilité de l’écrivain et du traducteur et de faire en sorte que chaque mot porte un sens clair et qu’il soit universellement réceptible.

Aux vers de Celan dans Sprich auch du, Primo Levi crée tout un concept lié à la clarté, à la lumière, au dévoilement et à l’exigence de la lisibilité et de la transparence. 

«Toi aussi, parle,parle en dernier,dis ta parole.

Parle −Mais sans séparer le non du oui.Donne aussi le sens à ta parole : donne-lui l’ombre.

Donne-lui assez d’ombre,donne-lui autant d’ombre que tu en sais partagée autour de toi entre minuit et midi et minuit.

Regarde tout autour :Vois comme ce qui t’entoure devient vivant −Au nom de la mort ! Vivant !Qui parle d’ombre parle vrai.»

Alors contrairement au précepte de l’obscur présent chez Celan «qui parle d’ombre parle vrai» nous pouvons opposer «dit le vrai, qui dit la clarté»

Nous verrons plus tard, que la notion d’ombre et de clarté remonte aux origines de la langue allemande et italienne. Le mot allemand pour désigner la poésie est dichtung qui est le substantif de dichten qui ne veut pas seulement dire faire des vers mais qui renvoie à tout ce qui est épais, condensé; tout le contraire de la poésie et de la langue italienne qui se tient plutôt du côté du licht, de la lumière, du clair, du fluide et du léger. En somme Primo Levi, avec la langue italienne, s’inscrit dans la tradition des lumières, avec le besoin spécifique de saisir la vie et l’ordre. En quelque sorte celui qui saisit l’ordre dans le chaos d’Auschwitz et qui arrive à saisir la clarté dans l’obscur et l’absurde, saisit la vie.

Cependant une écriture parfaitement claire, n’est pas une donnée immédiate de l’écriture. Primo Levi sait que la clarté est une conquête et il en fait justement sa mission en tant qu’écrivain et traducteur. Une mission qui tournera autour de deux principaux préceptes : lichtung et dichtung, vie et mort.

Pour argumenter nos propos, nous nous intéresserons à la traduction du Procès de Kafka. Primo Levi nous dit : « je n’ai jamais choisi[…] la voie de Kafka, je n’ai jamais donné libre cours à ce qui est en dessous de la ceinture, à ce qui est dans le subconscient».

Il éprouve une certaine méfiance vis-à-vis de Kafka, écrivain tourmenté, qui représente pour lui le monde souterrain, le rêve et l’irréel, tout le contraire du visible, du tangible. Kafka en tant que l’autre, l’opposé, l’autre-étrange qui fait peur bouleverse Primo Levi dans son identité, dans ses certitudes, dans un processus progressif d’identification entre l’écriture et la réalité, entre soi et soi-même : « j’éprouvais à l’égard de Kafka plus que de l’indifférence, ou de l’ennui, un sentiment de défense, et je m’en suis aperçu en traduisant le Procès. Je me suis senti agressé par ce livre, et j’ai dû m’en protéger. Parce que c’est un très beau livre, mais qui vous transperce comme une lance, comme une flèche […] en traduisant le Procès j’ai compris les raisons de mon hostilité envers Kafka, c’est un réflexe de défense inspiré par la peur».

L’autre selon Clément Rosset n’est pas l’inconnu mais le connu en tant qu’autre. Primo Levi avait connu les camps mais son écriture a été toujours maîtrisée par le réel, la réalité tangible. Il préfère le dicible et le reflet transparent de la réalité. C’est sa façon de survivre à l’horreur, à l’intelligible et à l’indicible. Homme de science, témoin, rescapé et écrivain, il s’est donné pour mission de faire correspondre langage et réalité, signifiant et signifié.

Derrière l’écriture de Kafka qui semble d’emblée claire se cache une sur-signification qui bouleverse tout le rapport linguistique entre signifiant et signifié. La netteté de son langage est une miraculeuse et merveilleuse abstraction, une distanciation par rapport  au monde qu’il appréhende, un monde qu’il décrit comme turpide et irrationnel. Pour Kafka, il n’existe pas d’expression adéquate pour décrire la réalité, la reproduction est un leurre, une représentation subjective.

Contrairement à Primo Levi qui représente la réalité dans les camps pour trouver un ordre, un sens, une justification de soi, Kafka ne cherche pas à trouver une explication à ce chaos ni à son identité qui sont toutes les deux aussi insaisissables que la réalité. Face à la traduction du Procès, Primo Levi se trouve blessé par le cauchemar de la raison qui fait de l’homme un exilé, en dehors de ce monde dans lequel il n’a plus aucun contrôle. Le signifiant tend à prévaloir sur le signifié et tout le système de signification se perd dans l’obscur immaîtrisable et l’inquiétante étrangeté. Primo levi en tant que rationnel et matérialiste tâche dans sa traduction de tuer le signifiant pour garder présent le culte paisible et utile du sens, comme une lutte optimiste pour la vie. Pour l’écrivain de si C’est un homme, l’expérience traumatisante du lager avait un sens, et derrière l’horreur se cachait un optimisme et une quelconque sérénité. Après la traduction du procès et après avoir essayé de ramener le monde insolite de Kafka à son monde raisonnable et rassurant, Primo Levi s’éloigne de son optimisme, en vivant le monde en tant qu’un autre obscur et indéchiffrable. Il nous dit : « j’ai fini cette traduction dans une profonde dépression, qui a duré six mois. C’est un livre pathogène. C’est comme un oignon, il y a une enveloppe, puis une autre enveloppe. Chacun de nous pourrait être jugé, condamné et exécuté, sans même savoir pourquoi. C’est comme si cette œuvre avait prophétisé le temps où le simple fait d’être juif constituerait un crime».

  • L’étranger c’est l’ennemi – Traduction et violence

«tout comprendre, c’est presque pardonner»

Primo Levi 

La violence syntaxique et sémantique de l’allemand et surtout la violence de l’autre-étrange qui suscite une inquiétude et une peur vitale face à l’autre-ennemi remonte à un épisode mythique celui de la tour de Babel. Avant cet épisode, tout le monde se servait de la même langue et des mêmes mots. Un châtiment divin a dispersé les hommes, qui désormais sont condamnés à ne plus s’entendre les uns les autres. Ce mythe nous donne une image sur la diversité des langues et sur ce qu’elle engendre suite à l’incompréhension qui divise dès lors les hommes. D’une différence linguistique, naît confusion et discorde. L’autre est l’étranger; l’étranger est l’ennemi.

C’est de là que naît l’art de la traduction, seule manière de communiquer et d’échanger entre les uns et les autres.

Dans si c’est un homme, Primo levi compare l’expérience concentrationnaire au mythe de babel :

«Je comprends qu’on m’ordonne de me taire, mais comme ce mot est nouveau pour moi et que je n’en connais pas le sens ni les implications, mon inquiétude ne fait que croître. Le mélange des langues est un élément fondamental du mode de vie d’ici; on évolue dans une sorte de Babel permanente où tout le monde hurle des ordres et des menaces dans des langues parfaitement inconnues, et tant pis pour ceux qui ne saisissent pas au vol. Ici personne n’a le temps, personne n’a la patience, personne ne vous écoute; nous, les derniers arrivés, nous nous regroupons instinctivement dans les coins, en troupeau, pour nous sentir les épaules matériellement protégées.»

La diversité des langue est vécue dans l’incompréhension d’un cauchemar, d’un voyage hors du monde, d’une mort inévitable. Tout le monde pose des questions mais personne ne répond.Comprendre au vol la langue de l’ennemi est la condition sine quo non pour rester en vie.

L’allemand comme langue de l’ennemi retentit comme venant d’un autre monde obscur : « L’obscurité retentit d’ordres hurlés dans une langue étrangère, et de ces aboiements barbares naturels aux Allemands quand ils commandent, et qui semblent libérer une hargne séculaire» 

Dans les camps de la mort, il ne faut jamais poser des questions, il est interdit de poser quoi que ce soit « Warum? Hier ist kein warum». Il ne doit pas y avoir de pourquoi. Un des mots que le Häftling ne doit pas oublier est Jawohl. Au risque d’être tué ou torturé, il doit toujours accepter et approuver en silence.

Des mots et des gestes furent prononcées et accomplis dans ces camps, qu’il faudrait taire et oublier pour toujours, si ce n’est à cause du devoir de se remémorer et de témoigner. L’une des expressions qu’il est impossible d’oublier est Arbeit Macht frei, une expression qu’il est impossible de traduire, comme il est difficile de traduire la science déshumanisante des numéros : « Mon nom est 174517; nous avons été baptisés et aussi longtemps que nous vivrons nous porterons cette marque tatouée sur le bras gauche»

La plus grande marque de violence de la traduction est l’incompréhension, l’impossibilité à traduire est la condition même de la violence :

« Quel est ton travail?

Schlosser, répond-il.

Je ne comprends pas.

-Eisen, Feuer (fer, feu), insiste-t-il.

Et avec les mains il fait le geste de frapper sur une enclume avec un marteau. Il est forgeron.

-Ich chemiker (moi chimiste), dis-je.

Il acquiesce gravement d’un signe de tête :

Chemiker, gut.

(…)

Ne bois pas d’eau, camarade.

Et il ajoute quelque chose d’autre que je ne comprends pas

-warum?

-Geschwollen, répond-il télégraphiquement.

Je secoue la tête, je n’ai pas compris.

-gonflé, parvient-il à me faire comprendre en esquissant avec ses mains un visage et un ventre monstrueusement gros.

-warten bis heute abend. »

En conclusion, nous pouvons dire que la survie des détenus dans les camps de la mort dépend de trois éléments interreliés : se souvenir, témoigner et traduire. La remémoration est nécessaire à la survie. Pouvoir mettre des mots sur l’indicible est une expérience bienveillante qui aspire au retour d’or de langue d’avant Babel. De la possibilité de traduire de la compréhension d’une langue dépend la survie. S’il est parfois impossible de témoigner ou de traduire, il faudrait recourir au détour par les intertextes pour mieux comprendre le statut anthropologique du survivant comme est le cas dans le poème Il superstite, où Primo Levi recourt aux compagnons de la mer chez Coleridge, et à hospitalité chrétienne chez Dante.

Bibliographie

Œuvres de Primo Levi

-Levi Primo, Si c’est un homme, Paris, Presses pocket,1990.

-Levi Primo, Le devoir de mémoire : entretien avec Anna Bravo et Federico Cereja / Primo Levi, Paris, Mille et une nuits, 1994.

-Levi Primo, Le métier des autres, Paris,Gallimard, 1992.

-Levi Primo, À une heure incertaine, Paris, Gallimard, 1997

-Levi Primo, Les naufragés et les rescapés : quarante ans après Auschwitz, Paris, Gallimard, 1989.

Œuvres générales et critiques

-ARISTARCO Daniele , VAILATI Stéphanie, Primo Levi : « Non à l’oubli », Paris, actes Sud, 2019

-Bouquet Dominique, Clés pour « Si c’est un homme » de Primo Levi, Paris, Pocket, 2001.

-Cohen Esther, Les narrateurs d’Auschwitz, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2018

– D’Elia Helena, Dollez Nathalie, Exil et violence politique, les paradoxes de l’oubli, Toulous, Editions érès, 2019

– Kafka Franz, Le procès, Paris, Gallimard, 2004

– Rastier François, Ulysse à Auschwitz, Paris, les Éditions du Cerf, 2005.

-Quilliot Claire, Primo Levi revisité, Paris, Odile Jacob, 2003.

Articles

– Sophie Nezri-Dufour, « Primo Levi ou la transmission difficile

de la mémoire de la Shoah », Cahiers d’études romanes [En ligne], 33 | 2016, URL : http://journals.openedition.org/etudesromanes/5248

-Chiara Montini, « Avant et après Babel, l’intraduisible dans l’œuvre de Primo Levi », Les chantiers de la création [En ligne], 1 | 2008, mis en ligne le 23 janvier 2015, URL : http://journals.openedition.org/lcc/120

-Levi, Primo, and Jacques Rolland. “Sur La Traduction Du ‘Procès’ De Franz Kafka.” Esprit (1940-), no. 168 (1), 1991, pp. 83–85. JSTOR, www.jstor.org/stable/24274569.

Site web

http://www.item.ens.fr/articles-en-ligne/la-traduction-du-proces-de-kafka-par-primo-levi-un-conflit-e/

One Reply to “Primo Levi : Témoigner, survivre, traduire”

  1. Bon jour,
    Un article fort intéressant, même si ne comprends pas tout.
    Je ne connais pas cet auteur.
    J’ai un principe de base : ceux qui vivent l’histoire, d’autres qui l’écrivent, d’autres qui l’a lisent et ceux et celles plus rares qui font le tout de ce triptyque …
    Max-Louis

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